Littérature

Fifi Brindacier : l'histoire d'une héroïne qui a révolutionné la littérature jeunesse

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Naissance d'une rebelle : comment Astrid Lindgren a créé Fifi

L'histoire de Fifi Brindacier commence en 1941, dans une chambre d'enfant à Stockholm. Karin, la fille d'Astrid Lindgren, alors âgée de sept ans, est clouée au lit par une pneumonie. Pour la distraire, elle demande à sa mère de lui raconter une histoire. « Raconte-moi Fifi Brindacier ! » lance-t-elle, inventant un nom farfelu. Astrid Lindgren improvise alors le récit d'une fillette aux tresses rousses, à la force surhumaine, qui vit seule dans une grande villa avec un cheval et un singe, sans aucun adulte pour lui dicter sa conduite.

Le personnage plaît tellement à Karin que sa mère développe les histoires au fil des soirées. Le 21 mai 1944, jour du dixième anniversaire de Karin, Astrid Lindgren met le manuscrit au propre et en envoie une copie à la maison d'édition Bonniers, l'un des éditeurs les plus prestigieux de Suède. La réponse est un refus poli. Le personnage est jugé trop subversif, trop indiscipliné, trop dangereux pour de jeunes lecteurs.

Loin de se décourager, Lindgren retravaille le texte et le soumet au concours littéraire organisé par la maison d'édition Rabén & Sjögren. Elle remporte le premier prix. Pippi Långstrump (le nom suédois de Fifi) est publié en novembre 1945. Le succès est immédiat et phénoménal : le premier tirage de 6 000 exemplaires est épuisé en quelques jours.

Un personnage révolutionnaire

Pour comprendre l'impact de Fifi Brindacier, il faut replacer le livre dans son époque. En 1945, la littérature jeunesse est dominée par des récits moralisateurs où les enfants doivent être obéissants, polis et silencieux. Les filles, en particulier, sont cantonnées aux rôles de sages petites ménagères en devenir.

Fifi Brindacier dynamite tout cela :

  • Elle est autonome. Elle vit seule dans la Villa Drôlederepos, fait sa propre cuisine (des crêpes sur le sol), gère son propre argent (une valise pleine de pièces d'or) et n'a besoin d'aucun adulte.
  • Elle est la plus forte. Elle soulève son cheval d'une seule main, bat des policiers au bras de fer et met en fuite des cambrioleurs. Sa force physique renverse le stéréotype de la fillette fragile.
  • Elle refuse l'autorité. Elle ne va pas à l'école (par choix), remet en question les conventions sociales et transforme chaque tentative des adultes pour la « normaliser » en moment de comédie.
  • Elle est généreuse. Malgré son anticonformisme, Fifi est d'une bonté absolue. Elle défend les faibles, partage tout ce qu'elle possède et ne blesse jamais personne — sauf les brutes et les hypocrites.

Un succès mondial, des controverses tenaces

Traduit dans plus de 75 langues et vendu à plus de 65 millions d'exemplaires, Fifi Brindacier est l'un des livres pour enfants les plus diffusés de l'histoire, aux côtés du Petit Prince et d'Alice au pays des merveilles.

En France, la traduction paraît en 1951 chez Hachette, dans la mythique Bibliothèque Rose. Le titre français « Fifi Brindacier » est une trouvaille : « Brindacier » évoque à la fois la fragilité d'une brindille et la résistance de l'acier — un oxymore qui résume parfaitement le personnage.

Le succès n'est pas sans controverses. Dès la publication, des pédagogues suédois s'alarment : Fifi est un mauvais exemple. Elle n'obéit pas, elle ment (avec panache), elle ne va pas à l'école. Le professeur John Landquist publie une critique féroce en 1946, accusant le livre d'être « dépourvu de toute valeur éducative ». Astrid Lindgren répond avec une ironie dévastatrice dans la presse suédoise, arguant que les enfants savent très bien faire la différence entre fiction et réalité.

Plus récemment, les rééditions ont fait l'objet de débats sur certains passages considérés comme racistes dans le contexte de l'époque — notamment la description du père de Fifi comme « roi des Nègres » sur une île du Pacifique. Les éditions modernes, y compris les rééditions suédoises supervisées par les héritiers de Lindgren, ont remplacé le terme par « roi des mers du Sud ». Cette modification a suscité un vif débat entre défenseurs du texte original et partisans d'une mise à jour respectueuse.

Les adaptations : du petit écran au grand

Fifi Brindacier a connu de nombreuses adaptations, avec des fortunes diverses :

  • La série télévisée suédoise (1969) — Réalisée par Olle Hellbom avec Inger Nilsson dans le rôle-titre, c'est l'adaptation la plus fidèle et la plus emblématique. Les 21 épisodes ont été diffusés dans plus de 100 pays et restent gravés dans la mémoire collective européenne.
  • Les films suédois (1969-1970) — Tirés de la série, ils ont été montés pour le cinéma et distribués internationalement.
  • Le film américain (1988)The New Adventures of Pippi Longstocking avec Tami Erin. Un échec critique et commercial, jugé trop édulcoré par rapport à l'original.
  • Le film suédois (2020) — Un long métrage d'animation qui a relancé l'intérêt pour le personnage auprès d'une nouvelle génération.

Astrid Lindgren elle-même avait refusé une proposition de Walt Disney dans les années 1960, estimant que le studio américain dénaturerait son personnage. Une anecdote qui dit tout de l'attachement de la créatrice à l'intégrité de Fifi.

L'héritage de Fifi Brindacier

L'influence de Fifi Brindacier sur la littérature jeunesse et la culture populaire est immense :

  • Hermione Granger (Harry Potter) — J.K. Rowling a cité Fifi comme une influence majeure. L'intelligence, l'indépendance et la bravoure d'Hermione portent l'empreinte de la fillette aux tresses rousses.
  • Merida (Rebelle, Pixar) — L'archétype de la princesse qui refuse son destin domestique doit beaucoup à Fifi.
  • Le mouvement féministe — Fifi est devenue une icône féministe, symbole de la fillette qui refuse d'être définie par les attentes des adultes et de la société patriarcale.

En 2002, le Prix commémoratif Astrid Lindgren a été créé par le gouvernement suédois. Doté de 5 millions de couronnes (environ 460 000 €), c'est le plus important prix mondial de littérature jeunesse — un hommage à la femme qui, en inventant une histoire pour sa fille malade, a changé le visage de la littérature pour enfants.

Pourquoi lire Fifi Brindacier en 2026

Quatre-vingts ans après sa création, Fifi Brindacier n'a rien perdu de sa puissance subversive. Dans une époque où les questions d'autonomie de l'enfant, de représentation féminine et de liberté individuelle sont plus que jamais au centre des débats éducatifs, la fillette de la Villa Drôlederepos reste un modèle radical : celui d'un enfant qui se construit par lui-même, en dehors des cadres, avec une joie de vivre contagieuse et une générosité sans limite. Fifi ne vieillit pas. C'est le monde qui la rattrape.