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Prix Renaudot 2020 : Marie-Hélène Lafon couronnée pour Histoire du fils

Prix Renaudot 2020 Marie-Hélène Lafon Histoire du fils

Le Renaudot 2020 : un choix unanimement salué

Le 30 novembre 2020, le jury du prix Renaudot couronne Marie-Hélène Lafon pour Histoire du fils, publié chez Buchet-Chastel. Dans une année marquée par la pandémie, les confinements et le report exceptionnel de la saison des prix littéraires (habituellement concentrée début novembre), ce choix résonne comme une évidence : le jury récompense une écrivaine au sommet de son art, après vingt ans de publication et une œuvre d'une cohérence remarquable.

Marie-Hélène Lafon, 58 ans au moment du prix, est l'une des voix les plus singulières de la littérature française contemporaine. Née dans le Cantal, agrégée de grammaire, elle enseigne le français à Paris tout en construisant, roman après roman, une œuvre enracinée dans la ruralité auvergnate — sans jamais verser dans le folklore ou la nostalgie.

Histoire du fils : la filiation comme puzzle

Histoire du fils est un roman court — à peine 176 pages — mais d'une densité narrative exceptionnelle. Le récit s'organise autour d'André, un enfant élevé par sa tante Hélène dans le Cantal des années 1930, qui ne connaît pas son père. Sa mère, Gabrielle, vit à Paris et ne revient que rarement. Le lecteur assemble progressivement les pièces d'un puzzle familial qui s'étend sur un siècle, de la Première Guerre mondiale aux années 2010.

La construction est la grande force du livre : Lafon procède par fragments chronologiques désordonnés, sautant d'une époque à l'autre, d'un personnage à l'autre. Le lecteur reconstitue l'histoire comme on fouille une mémoire familiale — par bribes, par recoupements, par silences. Ce qui n'est pas dit pèse autant que ce qui est écrit.

L'écriture Lafon : la précision comme éthique

L'écriture de Marie-Hélène Lafon est reconnaissable entre toutes : phrases courtes, vocabulaire précis, sensorialité extrême. Elle nomme les choses — les outils, les plats, les gestes du travail agricole — avec une exactitude qui relève autant de la littérature que de l'ethnographie. Chaque mot est pesé, chaque virgule a sa raison d'être.

« Je suis une grammairienne. La langue est ma matière première. Je travaille les phrases comme un menuisier travaille le bois : en respectant le fil. » — Marie-Hélène Lafon

Cette exigence formelle, loin de rendre le texte aride, lui confère une puissance émotionnelle remarquable. Les scènes les plus bouleversantes d'Histoire du fils sont aussi les plus sobres : un regard, un geste, une absence suffisent à faire basculer le récit.

Une carrière littéraire exemplaire

Marie-Hélène Lafon publie son premier roman, Le Soir du chien, en 2001 chez Buchet-Chastel — la même maison qui publiera tous ses livres suivants. Cette fidélité à un éditeur indépendant est remarquable dans un paysage littéraire où les transferts entre maisons sont monnaie courante.

  • 2001 : Le Soir du chien — Premier roman, remarqué par la critique.
  • 2003 : Sur la photo — Confirmation.
  • 2009 : Les Derniers Indiens — Le livre de la consécration critique, qui installe Lafon parmi les grandes voix de la littérature française.
  • 2012 : Les Pays — Roman autobiographique sur la « montée » à Paris, entre le Cantal natal et la capitale. Prix du Style.
  • 2016 : Joseph — Un court roman sur un ouvrier agricole, d'une beauté austère et poignante.
  • 2020 : Histoire du fils — Prix Renaudot.

Le palmarès complet du Renaudot 2020

Le prix Renaudot 2020 a également récompensé :

  • Prix Renaudot essai : Jean-Paul Enthoven et Raphaël Enthoven pour Dictionnaire amoureux de Marcel Proust (Plon). Un ouvrage érudit et passionné, qui parcourt l'univers proustien de A à Z.
  • Prix Renaudot des lycéens : Djaïli Amadou Amal pour Les Impatientes (Emmanuelle Collas). Un roman puissant sur le mariage forcé au Cameroun, qui avait déjà reçu le prix Goncourt des lycéens.

Le contexte exceptionnel de 2020

La saison des prix 2020 reste unique dans l'histoire littéraire française. Le deuxième confinement, décrété le 30 octobre 2020, a contraint les jurys à reporter les annonces : le Goncourt et le Renaudot, habituellement proclamés le premier mardi de novembre, ont été décalés au 30 novembre. Les librairies, fermées, ont dû attendre le 28 novembre pour rouvrir — deux jours seulement avant l'annonce.

Malgré ces conditions inédites, les prix 2020 ont eu un impact commercial considérable. L'Anomalie d'Hervé Le Tellier (Goncourt 2020) a dépassé le million d'exemplaires, et Histoire du fils s'est vendu à plus de 250 000 exemplaires — un chiffre remarquable pour un roman publié chez un éditeur indépendant.

Le prix Renaudot : histoire et fonctionnement

Le prix Renaudot a été créé en 1926 par dix journalistes et critiques littéraires qui patientaient au restaurant Drouant en attendant le résultat du prix Goncourt. Pour tromper l'ennui, ils décidèrent de décerner leur propre prix. Près d'un siècle plus tard, le Renaudot est devenu l'un des prix littéraires les plus prestigieux de France, doté d'une influence considérable sur les ventes.

Contrairement au Goncourt, le Renaudot n'a pas de statuts formels déposés. Son jury de dix membres se renouvelle par cooptation. Parmi ses lauréats les plus célèbres : Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit, 1932), Louis Aragon (Les Beaux Quartiers, 1936), Georges Perec (Les Choses, 1965) et Yasmina Reza (Babylone, 2016). L'impact commercial est estimé entre 100 000 et 300 000 exemplaires vendus supplémentaires pour le lauréat.

Depuis 2003, le jury décerne également un prix Renaudot essai et, depuis 2014, un prix Renaudot des lycéens — ce dernier en partenariat avec des lycées de toute la France, sur le modèle du très populaire Goncourt des lycéens.

Pourquoi ce Renaudot 2020 compte

Le choix de Marie-Hélène Lafon pour le Renaudot 2020 est significatif à plusieurs titres. D'abord, il récompense une œuvre de longue haleine plutôt qu'un coup d'éclat isolé : Lafon publie depuis vingt ans, avec une constance et une exigence rares. Ensuite, il met en lumière un éditeur indépendant — Buchet-Chastel, fondé en 1929 — face aux mastodontes de l'édition. Enfin, il consacre une littérature du territoire rural, à contre-courant d'un milieu littéraire parisien souvent autocentré.

Histoire du fils n'est pas un roman facile : sa construction fragmentée demande une attention soutenue, sa retenue émotionnelle exige un lecteur patient. Mais c'est précisément cette exigence qui en fait un roman durable — de ceux qu'on relit, qu'on offre, qu'on recommande en librairie les yeux brillants.

Le Renaudot 2020 restera comme l'un des choix les plus justes et les plus consensuels de l'histoire récente du prix : une grande écrivaine, un grand roman, une fidélité rare à un éditeur et à un territoire.