Littérature

Le roman-feuilleton : histoire, auteurs et héritage d'un genre révolutionnaire

Histoire du roman-feuilleton XIXe siècle presse française

Le roman-feuilleton est l'une des inventions littéraires les plus importantes du XIXe siècle. Publié par épisodes dans les journaux, il a transformé la façon dont les Français lisaient, a fait la fortune des quotidiens, a rendu célèbres des auteurs comme Alexandre Dumas et Eugène Sue, et a inventé un art du suspense dont nos séries télévisées sont les héritières directes. Retour sur l'histoire fascinante d'un genre qui a changé la littérature.

Qu'est-ce qu'un roman-feuilleton ?

Un roman-feuilleton est un roman publié par épisodes dans un journal ou une revue. Il ne se définit pas par son genre littéraire — un feuilleton peut être un roman d'aventures, un roman policier, un roman d'amour ou un récit fantastique — mais par son mode de publication : le texte est découpé en livraisons quotidiennes ou hebdomadaires, chacune s'achevant idéalement sur un suspense qui donne au lecteur l'envie d'acheter le numéro suivant.

Le mot « feuilleton » désignait à l'origine le bas de page du journal (appelé « rez-de-chaussée »), un espace séparé du reste de l'actualité où l'on publiait des critiques théâtrales, des chroniques et des variétés. C'est dans cet espace que les premiers romans ont commencé à paraître, avant de devenir l'attraction principale du journal.

Naissance du genre : 1836, l'année décisive

L'invention du roman-feuilleton est indissociable d'une révolution de la presse. En 1836, Émile de Girardin, fondateur du journal La Presse, a une idée audacieuse : diviser par deux le prix de l'abonnement annuel (de 80 à 40 francs) pour attirer un public beaucoup plus large — les femmes, les jeunes, les classes populaires. Pour compenser la perte de revenus, il mise sur deux leviers : la publicité (une nouveauté) et la publication de romans en feuilleton pour fidéliser les lecteurs.

Le pari est gagnant. Le premier roman publié en feuilleton dans La Presse est La Comtesse de Salisbury d'Alexandre Dumas, en juillet 1836, suivi de La Vieille Fille de Balzac en octobre. Les tirages explosent. Les journaux concurrents — Le Siècle, Le Journal des Débats, Le Constitutionnel — adoptent immédiatement la formule. Le roman-feuilleton est né au moment même où naît la presse moderne.

L'âge d'or : 1840-1860

Les Mystères de Paris : le premier phénomène

Le véritable tournant survient en 1842-1843 avec la publication des Mystères de Paris d'Eugène Sue dans le Journal des Débats. Le succès est prodigieux : les tirages du journal doublent, des files d'attente se forment devant les kiosques, des ouvriers illettrés paient quelqu'un pour leur lire l'épisode du jour. Pour la première fois, un roman touche toutes les classes sociales.

Sue décrit la misère des bas-fonds parisiens avec un réalisme qui choque les élites. On l'accuse de répandre des idées subversives — certains pensent même que les Mystères de Paris ont contribué aux émeutes de 1848. En 1850, une taxe spéciale (la « taxe Riancey ») est votée pour décourager la publication de feuilletons, preuve de la puissance politique que le genre avait acquise.

Dumas, le roi du feuilleton

Alexandre Dumas est sans doute le feuilletoniste le plus célèbre de l'histoire. Les Trois Mousquetaires (1844), Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846), Vingt Ans après (1845), Le Vicomte de Bragelonne (1847-1850) — tous sont publiés en feuilleton. Dumas possédait un sens inné du cliffhanger : chaque épisode se termine sur un coup de théâtre, une révélation, un danger imminent. Les lecteurs étaient accrochés.

Dumas était payé à la ligne, ce qui encourageait les récits longs et les dialogues (qui prennent plus de place sur la page). On lui reprochait de « délayer » — mais ses lecteurs ne s'en plaignaient pas. C'est en grande partie grâce au feuilleton que Dumas est devenu l'auteur français le plus lu au monde.

Les autres maîtres du genre

Aux côtés de Sue et Dumas, d'autres feuilletonistes ont marqué l'époque :

  • Frédéric Soulié — auteur des Mémoires du Diable (1837-1838), considéré comme l'un des pionniers du genre avec ses intrigues sombres et ses retournements spectaculaires.
  • Paul Féval — auteur des Mystères de Londres et du Bossu, rival de Dumas en popularité.
  • Ponson du Terrail — créateur du personnage de Rocambole (1857), si extravagant que son nom a donné l'adjectif « rocambolesque » à la langue française.
  • Émile Zola — qui publia une partie de ses Rougon-Macquart en feuilleton, prouvant que le format n'était pas réservé à la littérature « populaire ».

Les techniques narratives du feuilleton

Le roman-feuilleton a inventé — ou perfectionné — des techniques narratives qui sont devenues les fondamentaux du récit moderne :

  • Le cliffhanger — chaque épisode se termine sur un suspense. Un bras sort d'un mur tenant une tête sanglante ; on pose la question : « Quel était ce bras ? Quelle était cette tête ? » La réponse est pour demain.
  • Les personnages récurrents — d'Artagnan, Rocambole, Monte-Cristo : le feuilleton crée des héros qui reviennent d'un roman à l'autre, fidélisant le lectorat.
  • Les intrigues entremêlées — plusieurs fils narratifs progressent en parallèle, créant un effet de complexité et de richesse que le lecteur veut démêler.
  • Le rythme haletant — les chapitres sont courts, les rebondissements fréquents, l'action ne ralentit jamais longtemps.

Critiques et controverses

Le roman-feuilleton n'a pas que des admirateurs. Dès les années 1840, des voix s'élèvent pour dénoncer ce qu'elles appellent la « littérature industrielle » — un terme inventé par le critique Sainte-Beuve en 1839. Les reproches sont multiples :

  • Les auteurs, payés à la ligne, « délayent » et multiplient les digressions inutiles.
  • Le sensationnalisme prime sur la qualité littéraire.
  • Le feuilleton détourne les lecteurs de la « vraie » littérature.
  • Il répand des idées dangereuses parmi les classes populaires.

Ces critiques sont étrangement similaires à celles qu'on adresse aujourd'hui aux séries télévisées ou aux réseaux sociaux — preuve que chaque nouvelle forme de récit populaire suscite les mêmes inquiétudes.

L'héritage du roman-feuilleton

Le roman-feuilleton a progressivement décliné au XXe siècle, remplacé par d'autres formes de récit sérialisé. Mais son héritage est immense :

  • Le feuilleton cinématographique — dans les années 1910, Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain, d'abord publié en feuilleton, est adapté au cinéma par Louis Feuillade, donnant naissance au serial.
  • Le feuilleton télévisé — soap operas, telenovelas et séries modernes reprennent exactement la structure du feuilleton : épisodes réguliers, cliffhangers, personnages récurrents.
  • Les séries Netflix — le binge-watching n'est rien d'autre que la version XXIe siècle de la fièvre feuilletonesque : l'envie irrésistible de connaître la suite.
  • Les plateformes d'écriture — des sites comme Wattpad (500 millions d'histoires publiées) sont les héritiers directs du feuilleton, avec des auteurs qui publient chapitre par chapitre et des lecteurs qui commentent en temps réel.

Le roman-feuilleton aujourd'hui

Le format sérialisé connaît un renouveau inattendu. Stephen King a publié La Ligne verte (1996) sous forme de petits fascicules, renouant avec l'esprit du feuilleton. Des applications comme Rocambole (clin d'œil assumé au personnage de Ponson du Terrail) proposent des fictions en épisodes courts sur smartphone. Et de nombreux auteurs auto-édités sur Amazon publient leurs sagas en épisodes, recréant sans le savoir le modèle inventé par Girardin en 1836.

Le roman-feuilleton n'est donc pas mort — il a simplement changé de support. Le bas de page du journal est devenu l'écran du téléphone, mais le ressort est le même : raconter une histoire si prenante que le lecteur ne peut pas s'empêcher de vouloir la suite.

« On aimait surtout dominer l'imagination par des menaces de terreur. L'idéal était de montrer, à la fin du numéro, un bras sortant de la muraille et tenant une tête ensanglantée ; puis l'on posait cette double question : Quel était ce bras ? Quelle était cette tête ? » — Gustave Vapereau, L'Année littéraire, 1861