Le Cid de Pierre Corneille est, avec Phèdre de Racine et Le Misanthrope de Molière, l'une des trois pièces les plus célèbres du théâtre classique français. Créée le 5 janvier 1637 au théâtre du Marais à Paris, elle a provoqué un triomphe public immédiat et une querelle littéraire d'une violence inédite. Près de quatre siècles plus tard, « Rodrigue, as-tu du cœur ? » reste l'une des répliques les plus connues de la langue française. Retour sur l'histoire, l'intrigue et l'héritage d'un monument.
Pierre Corneille : l'auteur
Pierre Corneille (1606-1684), né à Rouen, est le fondateur de la tragédie classique française. Fils d'un maître des eaux et forêts, formé au droit chez les Jésuites, il se tourne vers le théâtre dès 1629 avec Mélite, une comédie. Mais c'est Le Cid, sa septième pièce, qui le propulse au sommet de la scène littéraire française — et qui le plonge dans une polémique qui marquera toute sa carrière.
Après Le Cid, Corneille écrit ses plus grandes tragédies : Horace (1640), Cinna (1641), Polyeucte (1642). Son théâtre explore un thème constant : le conflit entre le devoir et la passion, entre la raison d'État et le sentiment personnel. Ce conflit deviendra si emblématique de son œuvre qu'on lui donnera un nom : le dilemme cornélien.
La source : l'histoire du Cid Campeador
Corneille s'inspire d'une pièce espagnole de Guillén de Castro, Las Mocedades del Cid (Les Enfances du Cid, 1618), elle-même fondée sur un personnage historique : Rodrigo Díaz de Vivar (vers 1043-1099), surnommé El Cid Campeador (« le Seigneur qui gagne les batailles »). Ce chevalier castillan est un héros national espagnol, célébré dans le Cantar de mio Cid (vers 1200), le plus ancien poème épique espagnol conservé.
Corneille transpose l'histoire dans une Séville médiévale idéalisée et la concentre sur le conflit amoureux et moral entre Rodrigue et Chimène — un conflit que les sources historiques ne mentionnent pas sous cette forme, mais que Castro avait déjà dramatisé.
Résumé acte par acte
Acte I : Le soufflet
Rodrigue et Chimène s'aiment et sont sur le point de se marier. Leurs pères respectifs — Don Diègue (père de Rodrigue) et le Comte de Gormas (père de Chimène) — sont tous deux de grands seigneurs au service du roi de Castille. Mais une querelle éclate : le roi choisit Don Diègue comme gouverneur du prince héritier, un honneur que le Comte estimait lui revenir. Humilié, le Comte gifle Don Diègue en public — un affront mortel dans le code de l'honneur nobiliaire.
Don Diègue, trop vieux pour se venger lui-même, demande à son fils de laver cet affront. C'est le dilemme fondateur de la pièce : Rodrigue doit choisir entre venger l'honneur de son père (en tuant le Comte) et préserver son amour pour Chimène (en épargnant le père de celle qu'il aime).
Acte II : Le duel
Après un célèbre monologue intérieur (les stances de Rodrigue : « Percé jusques au fond du cœur / D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle… »), Rodrigue choisit l'honneur. Il provoque le Comte en duel et le tue. L'amour est sacrifié au devoir — mais le sacrifice n'apporte aucune paix : Rodrigue sait qu'en vengeant son père, il a détruit son bonheur.
Acte III : Le déchirement
Chimène, dévastée par la mort de son père, demande justice au roi Don Fernand. Elle exige la tête de Rodrigue. Mais dans une scène célèbre, Rodrigue vient se présenter devant Chimène, l'épée encore ensanglantée, et lui offre sa vie. Chimène refuse de le tuer elle-même — révélant qu'elle l'aime toujours, même si l'honneur lui commande de le haïr. Le dilemme est désormais symétrique : Chimène doit choisir entre l'amour (pardonner Rodrigue) et le devoir (venger son père).
Acte IV : La victoire
Rodrigue accomplit un exploit militaire : il repousse une invasion maure à la tête d'une troupe de volontaires et remporte une victoire décisive. Les Maures vaincus le surnomment « le Cid » (de l'arabe sidi, seigneur). Rodrigue devient un héros national. Le roi lui-même est impressionné. Cette victoire complique encore la situation de Chimène : comment réclamer la mort d'un homme qui vient de sauver le royaume ?
Acte V : Le dénouement
Chimène maintient sa demande de justice. Le roi organise un duel judiciaire : Don Sanche, un prétendant de Chimène, combattra Rodrigue. Si Sanche gagne, Chimène l'épousera. Si Rodrigue gagne, Chimène devra renoncer à sa vengeance. Rodrigue l'emporte — mais ne tue pas Sanche. Le roi prononce un jugement de Salomon : il ordonne à Chimène de pardonner et d'épouser Rodrigue, mais après un délai d'un an, le temps que le deuil s'apaise et que la gloire de Rodrigue achève de justifier le pardon.
La pièce se termine sur une promesse — pas sur un mariage. C'est une fin ouverte, étonnamment moderne pour l'époque.
Le dilemme cornélien
Le dilemme cornélien est devenu une expression courante de la langue française. Il désigne un choix impossible entre deux impératifs également légitimes : l'honneur ou l'amour, le devoir ou le sentiment, la raison ou le cœur. Ce qui rend le dilemme si puissant dans Le Cid, c'est qu'il n'est pas résolu par la force ou par la ruse — il est résolu par le temps et par la grandeur d'âme. Rodrigue et Chimène ne choisissent pas entre l'amour et l'honneur : ils choisissent d'être dignes de l'un et de l'autre.
La Querelle du Cid
Le triomphe public du Cid a provoqué l'une des plus célèbres polémiques de l'histoire littéraire française. Les rivaux de Corneille — au premier rang desquels Georges de Scudéry et Jean Mairet — attaquent la pièce sur plusieurs fronts :
- Le non-respect des trois unités — L'action s'étend sur plus de 24 heures (violation de l'unité de temps), se déroule dans plusieurs lieux (violation de l'unité de lieu) et comporte plusieurs intrigues secondaires.
- L'immoralité — Chimène accepte d'épouser le meurtrier de son père. Pour les critiques, c'est un scandale moral.
- Le plagiat — Corneille est accusé de copier trop fidèlement Guillén de Castro.
Le cardinal de Richelieu, irrité par le succès de Corneille (qu'il considérait comme un concurrent), demande à l'Académie française — qu'il vient de fonder en 1635 — de trancher. L'Académie rend un avis mitigé (Les Sentiments de l'Académie sur le Cid, 1638) : elle reconnaît le génie de la pièce mais critique ses irrégularités. Corneille, blessé, se retire temporairement du théâtre.
L'ironie est cruelle : les critiques du Cid sont aujourd'hui totalement oubliés, tandis que la pièce est jouée chaque année dans des dizaines de théâtres et étudiée par des millions de lycéens.
Les personnages
- Rodrigue — Jeune, vaillant, déchiré entre l'amour et l'honneur. Il incarne le héros cornélien : celui qui choisit le devoir mais ne renonce pas au sentiment.
- Chimène — Aussi forte que Rodrigue. Elle n'est pas une victime passive : elle agit, réclame justice, défend son honneur. C'est l'un des premiers grands rôles féminins tragiques du théâtre français.
- Don Diègue — Le père vieillissant, gardien de l'honneur familial. Sa demande à Rodrigue est terrible — mais sincère.
- Le Comte de Gormas — Orgueilleux, brutal, convaincu de sa supériorité. Il provoque le drame par son orgueil — et le paie de sa vie.
- Don Fernand — Le roi, figure de sagesse et de pragmatisme. Son jugement final tente de concilier justice, raison d'État et humanité.
L'héritage du Cid
Le Cid a fondé le théâtre classique français. Paradoxalement, c'est une pièce qui enfreint les règles du classicisme — mais c'est précisément la querelle qu'elle a provoquée qui a conduit à la codification des trois unités (temps, lieu, action) que Racine, Molière et les tragédiens suivants respecteront scrupuleusement.
La pièce a été adaptée des dizaines de fois : en opéra (Massenet, Le Cid, 1885), au cinéma (Anthony Mann, 1961, avec Charlton Heston et Sophia Loren), en bande dessinée. L'expression « être le cid » est passée dans la langue espagnole pour désigner un chef courageux. Et le vers « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » est devenu un proverbe universel.
Quatre siècles après sa création, Le Cid reste ce qu'il a toujours été : une histoire d'amour impossible rendue possible par le courage, l'honneur et le temps. C'est la preuve que les grandes questions — peut-on aimer celui qui nous a fait du mal ? le devoir est-il plus fort que le cœur ? — n'ont pas de date de péremption.
« Rodrigue, as-tu du cœur ? » — Don Diègue à Rodrigue, Le Cid, acte I, scène 5