Littérature

L'histoire de Don Juan : origines, œuvres majeures et postérité d'un mythe

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Don Juan : le mythe qui ne meurt jamais

Avec Faust et Hamlet, Don Juan forme la trinité des grands mythes littéraires occidentaux. Mais Don Juan est sans doute le plus vivace des trois : depuis sa création au XVIIe siècle, ce personnage a été réécrit, réinterprété, adapté et transformé par des centaines d'auteurs, de compositeurs, de cinéastes et de metteurs en scène. Quatre siècles après sa naissance, Don Juan reste une figure obsédante de notre imaginaire culturel.

Qui est Don Juan ? Un séducteur compulsif, un libertin philosophe, un révolté métaphysique, un prédateur narcissique ? La réponse dépend de l'époque et de l'auteur. C'est précisément cette plasticité qui fait de Don Juan un mythe : chaque génération y projette ses propres obsessions — le péché, la liberté, le désir, le pouvoir, la masculinité. Retour sur l'histoire d'un personnage qui n'a cessé de se réinventer.

Les origines : Tirso de Molina et le séducteur de Séville (1630)

Le mythe de Don Juan naît en Espagne, dans une pièce de théâtre attribuée au moine dramaturge Tirso de Molina : El Burlador de Sevilla y convidado de piedra (Le Trompeur de Séville et le Convive de pierre), publiée vers 1630.

L'intrigue pose d'emblée les éléments fondateurs du mythe. Don Juan Tenorio, jeune aristocrate sévillan, séduit et trompe les femmes avec une audace insolente : duchesses, paysannes, promises d'autres hommes — personne n'échappe à son appétit de conquête. Il tue en duel le Commandeur, père d'une de ses victimes. Plus tard, passant devant la statue funéraire du Commandeur, Don Juan l'invite à dîner par bravade. La statue accepte — et vient le chercher. Lors du souper, la statue de pierre saisit la main de Don Juan et l'entraîne en enfer.

Chez Tirso de Molina, le message est clair : Don Juan est un pécheur qui refuse de se repentir. Sa devise — « Tan largo me lo fiáis » (« Vous m'accordez un si long délai ») — signifie qu'il repousse sans cesse le moment de la contrition, persuadé qu'il aura toujours le temps de se repentir avant de mourir. La pièce est une leçon morale : Dieu ne se laisse pas moquer, et la justice divine finit toujours par frapper.

Molière : Dom Juan ou le Festin de pierre (1665)

Trente-cinq ans plus tard, Molière s'empare du mythe et le transforme radicalement. Son Dom Juan ou le Festin de pierre (1665) n'est plus une simple histoire de pécheur puni — c'est un portrait complexe et ambigu d'un libre penseur face à une société hypocrite.

Le Dom Juan de Molière est un aristocrate brillant, cynique, qui ne croit ni en Dieu ni au diable. Il séduit les femmes non par passion mais par jeu intellectuel — le plaisir est dans la conquête, jamais dans la possession. Son valet Sganarelle, superstitieux et comique, lui sert de faire-valoir et de conscience morale impuissante.

Ce qui distingue le Dom Juan de Molière, c'est sa dimension philosophique. Quand Sganarelle lui demande en quoi il croit, Dom Juan répond : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. » C'est une déclaration de rationalisme matérialiste en plein XVIIe siècle — un défi lancé à l'Église et à l'ordre social. La pièce fut jouée 15 fois avant d'être retirée de l'affiche, probablement sous la pression des dévots. Elle ne fut reprise dans sa version intégrale qu'au XIXe siècle.

Mozart et Da Ponte : Don Giovanni (1787)

Le Don Giovanni de Mozart, sur un livret de Lorenzo Da Ponte, créé à Prague en 1787, est peut-être l'incarnation la plus célèbre du mythe. Cet opéra en deux actes, sous-titré dramma giocoso (drame joyeux), mêle le comique, le tragique et le surnaturel avec un génie musical inégalé.

Le Don Giovanni de Mozart est un personnage magnétique. Son « air du catalogue », chanté par son valet Leporello, dénombre ses conquêtes : 1 003 en Espagne — « mille e tre » — sans compter les autres pays. C'est un homme en mouvement perpétuel, dévoré par un désir qui ne se fixe jamais.

La scène finale est l'un des moments les plus puissants de l'histoire de l'opéra. La statue du Commandeur vient souper chez Don Giovanni et lui ordonne de se repentir. Don Giovanni refuse — « Non ! » — et les flammes de l'enfer l'engloutissent. Mozart donne à ce refus une grandeur tragique qui transcende la morale religieuse : ce n'est plus un pécheur puni, c'est un homme qui préfère la damnation à la soumission.

Le XIXe siècle : Don Juan romantique

Les romantiques s'emparent de Don Juan et le transforment en héros. Le séducteur puni devient un révolté sublime, un génie incompris, un être en quête d'absolu.

Byron : Don Juan (1819-1824)

Lord Byron publie entre 1819 et 1824 un long poème épique inachevé intitulé Don Juan. Mais son Don Juan n'est pas un séducteur — c'est un jeune homme séduit par les femmes, ballotté d'aventure en aventure à travers l'Europe et l'Orient. Byron utilise le mythe comme prétexte à une satire sociale mordante et à une réflexion sur la liberté, l'amour et l'hypocrisie victorienne. C'est un chef-d'œuvre d'ironie et de virtuosité poétique.

Kierkegaard : le stade esthétique (1843)

Le philosophe danois Søren Kierkegaard, dans Ou bien… ou bien (1843), fait de Don Giovanni de Mozart l'incarnation du stade esthétique de l'existence : celui où l'individu vit dans l'instant, le plaisir, la séduction, sans engagement ni responsabilité. Pour Kierkegaard, Don Juan est fascinant précisément parce qu'il refuse le sérieux de l'éthique et du religieux. C'est une analyse philosophique qui a profondément influencé la compréhension moderne du mythe.

Baudelaire et la figure du dandy

Baudelaire consacre un poème à Don Juan dans Les Fleurs du mal (1857) : Don Juan aux enfers. Son Don Juan est un dandy impassible, traversant l'enfer sans émotion, indifférent aux plaintes de ses victimes. C'est la version la plus froide et la plus moderne du mythe : Don Juan comme figure du détachement absolu.

Le XXe siècle : Don Juan réinterprété

Camus : Don Juan absurde (1942)

Albert Camus consacre un chapitre du Mythe de Sisyphe (1942) à Don Juan. Pour Camus, Don Juan est un héros de l'absurde : il sait que la vie n'a pas de sens, que l'amour éternel est une illusion, que la mort viendra — et il choisit malgré tout de vivre pleinement, de multiplier les expériences, de dire oui à chaque instant. Don Juan n'est pas un débauché : c'est un homme qui refuse de se mentir.

« S'il quitte une femme, ce n'est point parce qu'il ne la désire plus. Une femme belle est toujours désirable. Mais c'est qu'il en désire une autre, et non, ce n'est pas la même chose. » — Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe

Montherlant, Frisch, Saramago

Le XXe siècle multiplie les réécritures :

  • Henry de MontherlantLa Ville dont le prince est un enfant et ses essais sur le donjuanisme explorent la séduction comme exercice de pouvoir.
  • Max FrischDon Juan ou l'Amour de la géométrie (1953) : un Don Juan qui préfère les mathématiques aux femmes, mais que les femmes poursuivent malgré lui. Une comédie philosophique brillante.
  • José Saramago — Le Nobel portugais revisite le mythe dans une perspective critique et sociale, interrogeant la violence masculine derrière le charme du séducteur.

Les éléments invariants du mythe

Malgré quatre siècles de réécritures, certains éléments fondamentaux persistent dans toutes les versions :

  • La séduction compulsive — Don Juan ne peut pas s'arrêter. Ce n'est pas l'amour qui le motive, mais la conquête elle-même. Chaque femme est un défi, jamais une destination.
  • Le défi à l'autorité — Don Juan défie Dieu, la morale, les conventions sociales, les pères, les maris. Il est un transgresseur par nature.
  • Le Commandeur et la statue — La figure du mort qui revient demander des comptes est présente dans presque toutes les versions. C'est le rappel que toute transgression a un prix.
  • Le valet — Sganarelle chez Molière, Leporello chez Mozart : le valet est le miroir comique et moral de Don Juan, celui qui dit ce que le maître refuse d'entendre.
  • Le refus du repentir — Don Juan préfère la damnation à la soumission. C'est ce refus qui en fait un héros tragique et non un simple pécheur.

Don Juan aujourd'hui : un mythe en procès

À l'ère de #MeToo et de la remise en question des rapports de domination, le mythe de Don Juan est plus discuté que jamais. Ce qui était perçu comme du charme et de l'audace est désormais questionné : la séduction de Don Juan est-elle du consentement ou de la manipulation ? Son « art de la conquête » est-il une célébration de la liberté ou une pratique de prédation ?

Ces questions ne détruisent pas le mythe — elles le revitalisent. Don Juan n'a jamais été un modèle à suivre : chez Tirso de Molina, il finit en enfer ; chez Molière, il est foudroyé ; chez Mozart, il est englouti par les flammes. Le mythe a toujours contenu sa propre critique. Ce qui change, c'est le regard que nous portons sur lui — et c'est précisément parce qu'il continue de nous questionner que Don Juan reste, quatre siècles plus tard, un mythe vivant.

« Don Juan est le seul personnage de la littérature qui soit à la fois irrésistible et condamné, libre et prisonnier de sa liberté, vivant et déjà mort. C'est ce paradoxe qui le rend éternel. »