Le bonheur a une histoire — et elle est mondiale
Le bonheur semble être l'aspiration la plus universelle et la plus intime de l'être humain. Pourtant, sa définition varie radicalement selon les époques, les cultures, les religions et les classes sociales. Histoire mondiale du bonheur est un ouvrage collectif ambitieux qui réunit historiens, philosophes, anthropologues et sociologues pour retracer les multiples visages du bonheur à travers les siècles et les civilisations.
Le pari est immense : dresser un panorama global de ce que les sociétés humaines ont entendu par « être heureux », de l'Antiquité mésopotamienne au coaching de développement personnel, des philosophes grecs aux indices de bonheur national brut. Le résultat est un ouvrage dense, érudit et souvent surprenant.
Résumé de l'ouvrage
Le bonheur dans les civilisations antiques
L'ouvrage commence par un constat : les premières civilisations ne pensaient pas le bonheur comme nous. En Mésopotamie, le bonheur n'est pas un droit mais une faveur des dieux — il dépend de la bienveillance capricieuse de divinités qu'il faut sans cesse apaiser. En Égypte ancienne, le bonheur est indissociable de la Maât — l'ordre cosmique, la justice et l'harmonie. Être heureux, c'est vivre en conformité avec l'ordre du monde, pas satisfaire ses désirs individuels.
Dans la Chine ancienne, Confucius lie le bonheur à la vertu sociale (l'harmonie familiale, le respect des rites, la rectitude morale), tandis que le taoïsme de Lao-Tseu propose un bonheur par le non-agir (wu wei) — se laisser porter par le flux naturel du monde. En Inde, les traditions védiques et bouddhistes offrent deux voies radicalement différentes : l'une par l'accomplissement du dharma, l'autre par l'extinction du désir (nirvana).
Le bonheur grec : entre eudaimonia et ataraxie
La Grèce antique constitue le berceau de la réflexion occidentale sur le bonheur. Aristote définit l'eudaimonia — le bonheur comme accomplissement de la nature humaine par la vertu et la raison. Ce n'est ni le plaisir ni la richesse : c'est une activité de l'âme conforme à la vertu, exercée tout au long d'une vie.
Épicure propose une voie différente : le bonheur comme ataraxie — l'absence de trouble. Il ne s'agit pas de jouir de tout mais de désirer peu : se nourrir simplement, cultiver l'amitié, fuir la politique et les honneurs. Les stoïciens (Épictète, Sénèque, Marc Aurèle) radicalisent cette approche : le bonheur réside dans l'acceptation de ce qui ne dépend pas de nous et la maîtrise de ce qui en dépend.
Le bonheur et les religions monothéistes
Avec le judaïsme, le christianisme et l'islam, le bonheur terrestre devient suspect. Le vrai bonheur est différé — il se trouve dans l'au-delà, dans la béatitude éternelle promise aux justes. Le christianisme médiéval, en particulier, impose une méfiance envers le plaisir terrestre : la souffrance est rédemptrice, la chair est faible, et le bonheur ici-bas est une distraction dangereuse qui éloigne de Dieu.
L'ouvrage montre toutefois que cette vision n'est pas monolithique. Le soufisme islamique célèbre l'extase mystique comme un accès direct au bonheur divin. La Kabbale juive propose une joie dans l'étude et la compréhension des mystères. Et Thomas d'Aquin, au XIIIe siècle, tente une synthèse entre Aristote et la théologie : le bonheur naturel (terrestre) et le bonheur surnaturel (divin) ne s'opposent pas nécessairement.
Les Lumières : le bonheur devient un droit
Le XVIIIe siècle opère une révolution. Les philosophes des Lumières — Voltaire, Diderot, Helvétius, Condorcet — sécularisent le bonheur. Il n'est plus une récompense divine : c'est un droit naturel. La Déclaration d'indépendance américaine (1776) consacre le « pursuit of happiness » comme droit inaliénable. La Révolution française promet le bonheur comme objectif politique — Saint-Just proclame : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. »
Ce basculement est décisif : pour la première fois dans l'histoire, le bonheur n'est plus une affaire privée ou spirituelle — c'est une responsabilité collective et politique. L'État doit créer les conditions du bonheur des citoyens.
Le bonheur industriel et le paradoxe de la modernité
Le XIXe siècle promet le bonheur par le progrès matériel — confort, hygiène, médecine, éducation. Mais la révolution industrielle produit aussi la misère ouvrière, l'aliénation du travail et les inégalités criantes. Marx montre que le bonheur promis par le capitalisme n'est accessible qu'aux possédants.
Le XXe siècle amplifie le paradoxe. La société de consommation promet le bonheur par l'accumulation d'objets — maison, voiture, électroménager, vacances. Et pourtant, les enquêtes sociologiques montrent que le bonheur ressenti ne progresse plus au-delà d'un certain seuil de richesse. C'est le fameux paradoxe d'Easterlin (1974) : la croissance économique ne rend pas les gens plus heureux.
Le bonheur au XXIe siècle : mesurer, optimiser, marchandiser
L'ouvrage consacre ses derniers chapitres au bonheur contemporain. L'époque actuelle est marquée par trois tendances :
- La mesure du bonheur : indices de bonheur (World Happiness Report, Bonheur national brut du Bhoutan), psychologie positive (Martin Seligman, Mihály Csíkszentmihályi), neurosciences du bien-être.
- L'injonction au bonheur : le développement personnel, le coaching, les applications de méditation, l'obligation sociale d'être heureux — ce qu'Eva Illouz appelle la « tyrannie du bonheur ».
- La marchandisation du bonheur : le bonheur comme produit à vendre — retraites de yoga, stages de pleine conscience, compléments alimentaires, « happiness managers » en entreprise.
Les thèmes majeurs
Le bonheur n'est pas universel
C'est la leçon fondamentale du livre : il n'existe pas une définition du bonheur. Ce que les Grecs appelaient eudaimonia, les bouddhistes nirvana, les chrétiens béatitude et les modernes bien-être n'est pas la même chose. Le bonheur est une construction culturelle — et prétendre qu'il existe un bonheur universel mesurable par des questionnaires standardisés est une forme d'ethnocentrisme.
Le bonheur entre l'individu et le collectif
L'histoire du bonheur oscille entre deux pôles : le bonheur comme accomplissement intérieur (philosophie grecque, sagesses orientales, spiritualité) et le bonheur comme projet collectif (Lumières, socialisme, État-providence). La modernité a tranché en faveur de l'individu — mais l'ouvrage montre que les sociétés les plus heureuses (Scandinavie, Bhoutan) sont celles qui privilégient la cohésion sociale sur la réussite individuelle.
L'injonction au bonheur comme nouvelle aliénation
Plusieurs contributions soulignent un paradoxe contemporain : plus on nous ordonne d'être heureux, plus le malheur est culpabilisé. Si vous n'êtes pas heureux, c'est de votre faute — vous n'avez pas médité assez, pas lu les bons livres, pas suivi le bon coach. Le bonheur devient une performance individuelle qui masque les causes structurelles du mal-être : précarité, inégalités, solitude, épuisement.
Notre avis critique
Les points forts :
- Un panorama vertigineux — de Sumer au Bhoutan, des stoïciens à la psychologie positive, le spectre couvert est impressionnant.
- La diversité des contributeurs (historiens, philosophes, anthropologues, sociologues) enrichit chaque chapitre d'un regard disciplinaire différent.
- La démonstration que le bonheur est une construction historique et culturelle, pas une donnée naturelle — un acquis intellectuel précieux.
- Les chapitres sur l'injonction au bonheur et la marchandisation sont particulièrement stimulants et actuels.
- L'écriture reste accessible malgré la densité du propos.
Les limites :
- Le format collectif entraîne des inégalités de qualité entre les contributions — certains chapitres sont brillants, d'autres plus scolaires.
- L'Afrique subsaharienne et l'Océanie restent sous-représentées — un manque regrettable pour un ouvrage qui se veut « mondial ».
- Le fil conducteur peut se perdre entre les contributions — le lecteur doit reconstituer lui-même la cohérence d'ensemble.
- Les chapitres contemporains (développement personnel, bonheur en entreprise) peuvent paraître moins aboutis que les sections historiques.
Fiche pratique
- Titre : Histoire mondiale du bonheur
- Direction : ouvrage collectif
- Genre : essai historique, anthologie
- Thèmes : bonheur, philosophie, histoire des idées, religion, sociologie, psychologie positive, développement personnel, civilisations
- Pour qui : lecteurs de Frédéric Lenoir (Du bonheur), André Comte-Sponville (Le Bonheur, désespérément), Yuval Noah Harari (Sapiens), Eva Illouz (Happycratie), Pascal Bruckner (L'Euphorie perpétuelle)
« Histoire mondiale du bonheur nous rappelle que l'idée même d'être heureux n'a rien d'évident. Elle est née quelque part, à un moment donné, dans un contexte précis — et elle a changé de visage à chaque époque. Le bonheur des stoïciens n'est pas celui des chrétiens, qui n'est pas celui des Lumières, qui n'est pas celui d'Instagram. Et comprendre cette diversité, c'est peut-être la première étape pour trouver le sien — loin des injonctions et des recettes toutes faites. »