21 penseurs pour 2021 est un recueil publié par Philo Éditions, la maison d'édition de Philosophie Magazine, sous la direction de Martin Legros et Octave Larmagnac-Matheron (191 pages, 2021). Le principe est simple et ambitieux : rassembler 21 essais majeurs parus dans la presse internationale au cours de l'année 2020 — une année si dense en bouleversements qu'il fallait les meilleurs penseurs du monde pour commencer à la comprendre. Pandémie, mouvements antiracistes, crise écologique, cancel culture : voici les idées qui ont façonné notre présent.
Le concept : une anthologie annuelle d'idées
21 penseurs pour 2021 s'inscrit dans une série lancée par Philosophie Magazine avec 20 penseurs pour 2020. Le principe est celui du best-of intellectuel : chaque année, la rédaction sélectionne les essais les plus marquants publiés dans des revues et journaux du monde entier — The New York Review of Books, The Guardian, The New Yorker, Die Zeit, La Repubblica — et les traduit en français.
L'objectif n'est pas de produire un panorama exhaustif de l'année, mais de proposer 21 éclairages singuliers sur les questions qui comptent. Chaque essai fait entre 5 et 15 pages — un format idéal pour découvrir la pensée d'un auteur sans se plonger dans un ouvrage de 500 pages. C'est de la philosophie accessible, engagée, ancrée dans l'actualité.
Les contributeurs majeurs
La force du recueil tient à la qualité exceptionnelle de ses contributeurs. Voici les penseurs les plus marquants de cette édition :
Martha Nussbaum — La justice face à la pandémie
Martha Nussbaum (née en 1947), professeure de philosophie et de droit à l'université de Chicago, est l'une des philosophes les plus influentes du monde anglophone. Connue pour son approche des capabilités (développée avec Amartya Sen), elle interroge dans son essai les conséquences de la pandémie sur les droits fondamentaux : le droit à la santé, à l'éducation, à la dignité. Elle montre que le Covid-19 n'a pas seulement tué — il a révélé et amplifié les inégalités préexistantes.
Bruno Latour — Repenser notre rapport à la Terre
Bruno Latour (1947-2022), sociologue et philosophe français, a consacré les dernières années de sa vie à penser la crise écologique comme une mutation de civilisation. Dans son essai, il développe l'idée que le confinement a été une « répétition générale » : pour la première fois, l'humanité a expérimenté collectivement ce que signifie limiter son activité pour préserver la vie. Latour pose la question : sommes-nous capables de reproduire cet effort pour le climat ?
Judith Butler — Corps vulnérables, vies précaires
Judith Butler (née en 1956), philosophe américaine, figure majeure des études de genre et de la théorie critique, explore la notion de vulnérabilité dans le contexte pandémique. Qui est vulnérable ? Qui est protégé ? Les corps sont inégaux face au virus comme ils sont inégaux face à la violence sociale. Butler lie la pandémie aux mouvements Black Lives Matter : dans les deux cas, ce sont les vies les plus précaires qui sont les plus menacées.
Hartmut Rosa — L'accélération et l'arrêt
Hartmut Rosa (né en 1965), sociologue allemand, est le penseur de l'accélération sociale. Son essai analyse le paradoxe du confinement : pour la première fois dans l'histoire moderne, le monde s'est arrêté. Rosa interroge ce que cet arrêt forcé révèle de notre rapport au temps, à la productivité, à la croissance. Avons-nous vécu le confinement comme une libération ou comme une prison ? Et que dit cette réponse de nous ?
Pankaj Mishra — La colère des peuples
Pankaj Mishra (né en 1969), essayiste indien, auteur de L'Âge de la colère, analyse la montée des populismes et des mouvements de contestation à travers le monde. La pandémie a exacerbé les frustrations sociales, creusé les inégalités et nourri la défiance envers les institutions. Mishra montre que cette colère n'est pas irrationnelle — elle est le symptôme d'un système qui ne tient plus ses promesses.
Eva Illouz — Les émotions à l'ère du capitalisme
Eva Illouz (née en 1961), sociologue franco-israélienne, explore comment la pandémie a transformé nos émotions collectives. La peur, la solidarité, l'ennui, la solitude, la rage — Illouz analyse ces affects non pas comme des réactions individuelles, mais comme des produits sociaux, façonnés par le capitalisme, les réseaux sociaux et les inégalités de classe.
Jared Diamond — Les leçons des sociétés qui s'effondrent
Jared Diamond (né en 1937), biologiste et géographe, auteur du best-seller Effondrement, compare la pandémie aux crises existentielles qu'ont traversées les civilisations passées. Son essai pose une question brutale : les sociétés qui survivent aux crises sont celles qui acceptent de changer. Les autres disparaissent. Où se situe la nôtre ?
Peter Singer — L'éthique en temps de pandémie
Peter Singer (né en 1946), philosophe australien, figure de l'utilitarisme et de la cause animale, interroge les dilemmes éthiques de la pandémie : faut-il confiner au prix de la liberté ? Qui vacciner en premier ? Comment arbitrer entre santé publique et économie ? Singer applique sa méthode — maximiser le bien-être du plus grand nombre — à des choix concrets et douloureux.
Mireille Delmas-Marty — Le droit face à l'état d'urgence
Mireille Delmas-Marty (1941-2022), juriste française, membre de l'Institut, analyse les états d'exception déclarés dans le monde entier pendant la pandémie. Quand un gouvernement limite les libertés au nom de la santé publique, qui contrôle le contrôleur ? Delmas-Marty alerte sur le risque d'un glissement autoritaire permanent sous couvert de protection sanitaire.
Les grands thèmes du recueil
La pandémie comme révélateur
Le fil rouge de la plupart des essais est l'idée que le Covid-19 n'a rien créé — il a révélé. Les inégalités sanitaires existaient avant la pandémie. La fragilité des chaînes d'approvisionnement aussi. La solitude des personnes âgées aussi. Le virus a agi comme un accélérateur de réalité, rendant visibles des problèmes que la vitesse du monde moderne permettait d'ignorer.
Écologie et limites
Plusieurs essais (Latour, Diamond, Nussbaum) convergent vers une même conclusion : la pandémie est un avertissement écologique. Le virus est un produit de la destruction des écosystèmes (zoonose). Le confinement a montré que les émissions de CO₂ pouvaient baisser. La question n'est plus « faut-il changer ? » mais « sommes-nous capables de maintenir le changement ? ».
Justice sociale et racisme
L'année 2020 a été marquée par le meurtre de George Floyd (mai 2020) et l'explosion du mouvement Black Lives Matter. Plusieurs contributeurs (Butler, Mishra, Nadia Yala Kisukidi) analysent le lien entre pandémie et racisme structurel : les minorités ont été plus exposées au virus, plus précarisées par le confinement, et plus ciblées par les violences policières.
Cancel culture et liberté d'expression
Sujet brûlant de l'année 2020, la cancel culture est abordée sous plusieurs angles. Certains contributeurs défendent le droit des minorités à contester les discours dominants ; d'autres alertent sur le risque d'une police de la pensée qui étoufferait le débat intellectuel. Le recueil a le mérite de présenter les deux positions sans trancher — laissant le lecteur se forger sa propre opinion.
Notre avis
21 penseurs pour 2021 est un objet éditorial précieux. Dans un monde saturé d'informations et de prises de position rapides, ce recueil offre quelque chose de rare : du temps de pensée. Chaque essai oblige à ralentir, à nuancer, à considérer une question sous un angle inattendu.
La qualité des contributeurs est exceptionnelle — on parle ici de philosophes, sociologues et juristes de renommée mondiale, dont plusieurs sont pressentis ou lauréats de prix prestigieux. Le format court (5-15 pages par essai) rend le livre parfaitement accessible à un public non spécialiste. C'est de la philosophie pour tous, sans condescendance ni jargon.
Si vous ne deviez lire qu'un seul livre pour comprendre les enjeux intellectuels de l'année 2020-2021, ce serait celui-ci. Et si vous découvrez un penseur qui vous marque, plongez ensuite dans ses œuvres complètes — c'est exactement ce à quoi ce recueil est destiné : ouvrir des portes.
« Penser, c'est résister à la vitesse du monde. C'est accepter de ne pas comprendre immédiatement pour comprendre mieux. » — Martin Legros, préface de 21 penseurs pour 2021