« Pali Pali » : quand la vitesse devient un art de vivre
Pali Pali ! Ou l'art de manager à la coréenne est un essai d'Éric Surdej qui décrypte les secrets du management sud-coréen à travers le prisme d'une expression omniprésente dans le pays : « ppalli ppalli » (빨리빨리), que l'on peut traduire par « vite vite » ou « dépêche-toi ». Cette expression, prononcée des dizaines de fois par jour par les Coréens, résume à elle seule une philosophie nationale : l'urgence comme moteur de la réussite.
Éric Surdej, cadre dirigeant français ayant passé plusieurs années en Corée du Sud au sein de grandes entreprises, livre un témoignage précieux et documenté sur un modèle managérial méconnu en France. Son livre est à la fois un récit d'expérience, un guide de management interculturel et une réflexion sur ce que l'Europe peut apprendre — ou non — du « miracle économique » coréen.
Le contexte : le miracle économique coréen
Pour comprendre le management coréen, il faut d'abord mesurer l'ampleur du chemin parcouru. En 1960, la Corée du Sud était l'un des pays les plus pauvres du monde, avec un PIB par habitant inférieur à celui du Ghana. Soixante ans plus tard, c'est la 10e économie mondiale, patrie de Samsung, Hyundai, LG, SK Group et de la vague culturelle « hallyu » (K-pop, séries télévisées, cinéma). Ce « miracle économique » — baptisé le « miracle du Han » (한강의 기적) — repose en grande partie sur un modèle de management unique, forgé par l'histoire, la culture confucéenne et la nécessité de reconstruire un pays dévasté par la guerre de Corée (1950-1953).
Les chaebols : empires industriels familiaux
Surdej consacre un chapitre entier aux chaebols, ces conglomérats familiaux qui dominent l'économie coréenne. Samsung à lui seul représente environ 20 % du PIB sud-coréen. Hyundai, LG, SK et Lotte complètent le tableau d'une économie ultra-concentrée. Le management dans ces groupes est marqué par une hiérarchie rigide, des horaires de travail très longs (la Corée est l'un des pays de l'OCDE où l'on travaille le plus) et une culture de la performance qui ne tolère pas l'échec.
Les principes du management « Pali Pali »
Surdej identifie plusieurs piliers du management coréen :
La vitesse d'exécution
Le « ppalli ppalli » n'est pas un slogan — c'est un mode de fonctionnement. En Corée, la vitesse de décision et d'exécution est un avantage compétitif. Là où une entreprise européenne prendrait six mois pour lancer un produit, son équivalent coréen le ferait en six semaines. Samsung a lancé le Galaxy S en 2010 en réponse à l'iPhone avec un délai de développement record. Cette culture de l'urgence a des avantages (réactivité, agilité) mais aussi des coûts humains considérables (burn-out, stress chronique).
La hiérarchie confucéenne
La société coréenne est structurée par le confucianisme, qui impose le respect absolu des aînés et des supérieurs. Dans l'entreprise, cela se traduit par un management très vertical : le patron décide, les subordonnés exécutent. La contradiction ou le désaccord ouvert avec un supérieur est mal vu. Le tutoiement n'existe pas — les Coréens utilisent des titres hiérarchiques même pour s'adresser à des collègues qu'ils connaissent depuis 20 ans.
Le « hoesik » : la socialisation obligatoire
Surdej décrit en détail les hoesik (회식), ces dîners d'entreprise quasi obligatoires qui se prolongent tard dans la nuit, arrosés de soju (alcool de riz coréen). Le hoesik est un outil de cohésion d'équipe, un moment où les barrières hiérarchiques s'assouplissent — temporairement. Refuser un hoesik est perçu comme un manque de loyauté envers l'équipe. Pour un cadre français habitué à séparer vie professionnelle et vie privée, c'est un choc culturel majeur.
Le « nunchi » : l'intelligence sociale
Le nunchi (눈치) est un concept coréen qui désigne la capacité à « lire l'atmosphère » et à comprendre les attentes non exprimées. Dans le management coréen, on n'exprime pas toujours directement ce qu'on attend : le bon collaborateur est celui qui anticipe les besoins de son supérieur sans qu'on ait besoin de les formuler. C'est un art subtil qui peut déstabiliser les étrangers habitués à une communication plus explicite.
Ce que les Français peuvent en apprendre
Surdej ne verse ni dans l'admiration béate ni dans la critique facile. Il tire des leçons nuancées de son expérience :
- La vitesse n'est pas l'ennemi de la qualité : les entreprises coréennes prouvent qu'on peut aller vite et bien, à condition d'avoir des équipes motivées et compétentes. La lenteur décisionnelle française est parfois un frein réel à la compétitivité.
- L'engagement collectif a un prix : la performance coréenne repose sur un sacrifice individuel considérable. Le taux de suicide en Corée est le plus élevé de l'OCDE, et le burn-out est endémique. Ce modèle n'est pas transposable tel quel en France.
- La discipline de l'exécution : en France, on excelle dans la conception et la stratégie, mais l'exécution souffre parfois de lenteur administrative et de résistance au changement. Le « ppalli ppalli » peut inspirer une culture de l'action plus résolue.
- Le respect de la hiérarchie a des limites : si le respect des aînés est une valeur positive, l'absence de contradiction peut mener à des décisions désastreuses prises sans opposition interne.
Notre avis
Pali Pali ! est un livre stimulant et accessible, qui évite les clichés sur le management asiatique tout en rendant compte honnêtement des forces et des faiblesses du modèle coréen. Éric Surdej écrit avec clarté et humour, multipliant les anecdotes concrètes tirées de son expérience sur le terrain. L'ouvrage intéressera autant les cadres travaillant à l'international que les passionnés de culture coréenne — portés par la vague K-pop et les séries Netflix — qui veulent comprendre le ressort économique derrière le « miracle coréen ».
C'est aussi une réflexion pertinente sur le management interculturel : comment travailler efficacement avec des équipes dont les codes sont radicalement différents des nôtres ? Un sujet de plus en plus crucial dans une économie mondialisée.
« Le ppalli ppalli coréen, c'est l'anti-procrastination élevé au rang de philosophie nationale. Il y a là quelque chose qui interpelle, qui dérange et qui, finalement, force le respect. » — Éric Surdej