Apeirogon est un roman de l'écrivain irlandais Colum McCann, publié en 2020 aux États-Unis (Random House) et en France aux éditions Belfond (traduction de Clément Baude). Salué par une critique quasi unanime, lauréat du Grand Prix des lectrices d'Elle 2021, droits d'adaptation acquis par Steven Spielberg — Apeirogon s'est imposé en quelques mois comme l'un des romans les plus importants des années 2020. Un livre qui prend le conflit israélo-palestinien — le plus insoluble de notre époque — et le transforme en une méditation universelle sur le deuil, la réconciliation et la possibilité de la paix.
L'auteur : Colum McCann
Colum McCann, né à Dublin en 1965, est l'un des grands romanciers irlandais contemporains. Installé à New York depuis les années 1990, il enseigne la création littéraire au Hunter College. Son œuvre explore les fractures du monde moderne à travers des vies individuelles : les sans-abri de New York (Ce côté du monde), les danseurs du Bolchoï pendant la guerre froide (Danseur), le funambule Philippe Petit entre les tours du World Trade Center (Et que le vaste monde poursuive sa course folle, National Book Award 2009).
McCann a reçu de nombreuses distinctions : le National Book Award, l'International IMPAC Dublin Literary Award, le prix littéraire Deauville, le Grand Prix des lectrices d'Elle. Il est aussi cofondateur de Narrative 4, une organisation qui utilise le storytelling comme outil d'empathie et de réconciliation — un engagement qui irrigue profondément Apeirogon.
L'histoire vraie au cœur du roman
Le roman est fondé sur l'histoire réelle de deux hommes :
- Rami Elhanan — Israélien, juif, graphiste, fils d'un survivant de la Shoah. Le 4 septembre 1997, sa fille Smadar, 13 ans, est tuée dans un attentat-suicide perpétré par trois kamikazes palestiniens dans la rue Ben Yehuda à Jérusalem.
- Bassam Aramin — Palestinien, musulman, ancien combattant devenu militant pour la paix. Le 16 janvier 2007, sa fille Abir, 10 ans, est tuée par une balle en caoutchouc tirée par un soldat israélien devant son école à Anata, en Cisjordanie.
Ces deux pères, brisés par la perte de leurs filles, auraient pu sombrer dans la haine. Ils ont fait le choix inverse : se rencontrer, se parler, devenir amis. Ensemble, ils rejoignent le Cercle des Parents (Parents Circle — Families Forum), une association qui réunit des familles israéliennes et palestiniennes endeuillées par le conflit. Depuis, ils parcourent le monde pour raconter leur histoire et plaider pour la paix.
McCann les a rencontrés, les a accompagnés pendant des années, et a construit son roman autour de leurs témoignages — sans jamais trahir la vérité de leur expérience, mais en la transfigurant par la littérature.
La structure : 1001 fragments
Le titre du roman est une clé de lecture. Un apeirogone est une figure géométrique qui possède un nombre infini de côtés — un polygone dont les côtés sont si nombreux qu'il ressemble à un cercle sans jamais en devenir un. La métaphore est puissante : le conflit israélo-palestinien a une infinité de facettes, et aucune narration linéaire ne peut en rendre compte.
McCann adopte donc une structure radicale : le roman est composé de 1001 chapitres-fragments, numérotés de 1 à 500, puis le chapitre central (1001), puis de 500 à 1 — une structure en miroir, circulaire, qui évoque à la fois Les Mille et Une Nuits et la symétrie impossible entre les deux côtés du conflit.
Les fragments varient de quelques lignes à plusieurs pages. Ils mêlent :
- Les récits de Rami et Bassam — leurs vies, leurs deuils, leurs engagements.
- Des digressions encyclopédiques — sur les oiseaux migrateurs qui survolent Israël et la Palestine, sur les mathématiques de l'infini, sur Borges, sur la physique quantique, sur les bombes à sous-munitions, sur Philippe Petit marchant entre les Twin Towers.
- Des faits historiques — les guerres, les intifadas, les négociations, les échecs diplomatiques.
- Des moments de grâce — un repas partagé, un silence, un regard entre deux hommes qui ne devraient pas être amis.
Cette structure fragmentée reflète la réalité du conflit : il n'y a pas un récit, mais des milliers. Et c'est en les assemblant — sans les hiérarchiser, sans trancher entre les « camps » — que quelque chose comme la vérité émerge.
Les thèmes du roman
Le deuil comme pont
Le thème central est celui de la transformation du deuil en action. Rami et Bassam ne font pas la paix parce qu'ils ont oublié leurs filles — ils font la paix à cause de leurs filles. Leur douleur, au lieu de les séparer, les unit. McCann montre que le deuil partagé peut être un pont entre les ennemis — une idée qui, dans le contexte du conflit israélo-palestinien, est aussi révolutionnaire que naïve. Et c'est précisément cette tension — entre l'espoir et le réalisme — qui donne au roman sa puissance.
L'infinité des perspectives
McCann refuse de choisir un camp. Il ne dit pas qui a raison et qui a tort. Il montre que les deux ont raison et les deux ont tort — ou plutôt que ces catégories sont inadéquates face à la complexité du réel. L'apeirogone est la métaphore parfaite : un objet aux côtés infinis ne peut être réduit à une opposition binaire.
Le pouvoir du récit
Rami et Bassam ne font pas la guerre avec des armes — ils font la paix avec des histoires. Ils racontent la mort de leurs filles dans des écoles, des universités, des conférences internationales. Ils utilisent le storytelling comme arme de réconciliation. McCann, en écrivant leur histoire sous forme de roman, prolonge ce geste : il croit — et nous fait croire — que la littérature peut changer le monde. Pas en résolvant les conflits, mais en rendant l'empathie possible.
La réception critique
Apeirogon a reçu un accueil critique exceptionnel, en France comme à l'international :
- Les Échos : « Si les livres pouvaient sauver le monde, Apeirogon serait en tête de pile. »
- Le Monde : « Un roman-monde, un roman-vertige, un roman-espoir. »
- RTBF : « Bouleversant, intelligent, poétique et critique, engagé pour la paix. »
- The New York Times : « McCann's most ambitious novel yet. »
- The Guardian : « A masterpiece of empathy. »
Le roman a remporté le Grand Prix des lectrices d'Elle 2021 (catégorie roman) et a été finaliste de nombreux prix internationaux. Les droits d'adaptation cinématographique ont été acquis par Steven Spielberg — un signal de l'ambition universelle du projet.
Quelques voix dissidentes ont reproché au roman sa structure éclatée (certains lecteurs se perdent dans les digressions) et un certain irénisme (l'idée que la réconciliation individuelle puisse résoudre un conflit structurel). Ces critiques ne sont pas infondées, mais elles passent à côté de l'essentiel : McCann ne prétend pas résoudre le conflit. Il montre que, malgré tout, la rencontre est possible.
Notre avis
Apeirogon est un chef-d'œuvre. Ce n'est pas un mot que nous employons souvent, mais il est justifié ici. McCann a trouvé la forme exacte pour un sujet qui résiste à toute narration conventionnelle. La structure en 1001 fragments est brillante — elle reproduit la façon dont la mémoire, le deuil et l'histoire fonctionnent réellement : par éclats, par associations, par retours obsédants.
Le livre est exigeant — il demande de la concentration, de la patience, une tolérance à la fragmentation. Mais pour qui accepte de s'y plonger, la récompense est immense : on en sort changé. Plus attentif à la souffrance des autres. Plus méfiant envers les récits simplistes. Plus convaincu que la littérature, quand elle est à ce niveau, est un acte de résistance à la barbarie.
« Il n'y a aucune différence entre le sang d'un enfant israélien et celui d'un enfant palestinien. Aucune. » — Rami Elhanan, cité dans Apeirogon