Les éditeurs

Michel Lévy et Calmann-Lévy : l'éditeur qui a inventé le livre accessible

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L'inventeur du livre pour tous

Michel Lévy (1821-1875) est l'un des éditeurs les plus importants et les plus novateurs de l'histoire du livre en France. En créant le livre à 1 franc en 1856, il a accompli ce que personne n'avait osé faire avant lui : rendre la littérature accessible aux classes populaires et moyennes, un siècle avant la création du Livre de Poche. Sa maison, devenue Calmann-Lévy après sa mort, est aujourd'hui l'une des plus anciennes maisons d'édition encore en activité, intégrée au groupe Hachette.

Les origines : du colportage à la librairie

Michel Lévy naît en 1821 à Phalsbourg, en Alsace, dans une famille juive modeste. Son père est colporteur — il vend des livres et des almanachs de village en village. C'est dans cette activité itinérante que le jeune Michel découvre le pouvoir du livre et son potentiel commercial.

Avec ses frères Calmann et Nathan, Michel Lévy monte à Paris et ouvre en 1836 une librairie rue Vivienne, au cœur du quartier des affaires. Les frères commencent par vendre des pièces de théâtre (un marché lucratif à l'époque) avant de se tourner vers l'édition. En 1846, Michel fonde officiellement les éditions Michel Lévy frères, avec l'ambition de devenir le premier éditeur de France.

Le coup de génie : le livre à 1 franc

En 1856, Michel Lévy lance la Collection Michel Lévy à 1 franc. L'idée est simple mais révolutionnaire : publier des livres élégants, en format in-18 (un petit format maniable), vendus un franc au lieu de 7,50 francs, le prix habituel d'un roman. Pour atteindre ce prix, Lévy joue sur les économies d'échelle : des tirages massifs (10 000 à 50 000 exemplaires), un papier de qualité correcte mais économique, et une distribution élargie.

C'est une révolution comparable à celle du Livre de Poche un siècle plus tard, ou à celle du streaming musical aujourd'hui. Le livre sort des salons bourgeois et des cabinets de lecture et devient un objet que tout le monde peut acheter : employés, artisans, ouvriers qualifiés, étudiants. Le succès est immédiat et considérable.

La collection publie les plus grands auteurs du moment et constitue le premier véritable catalogue de littérature de poche en France.

Un catalogue extraordinaire

Michel Lévy avait un flair exceptionnel pour repérer les talents et négocier les droits. Il a publié les plus grands auteurs du XIXe siècle :

  • Gustave FlaubertMadame Bovary (1857), Salammbô (1862), L'Éducation sentimentale (1869). Lévy fut l'éditeur fidèle de Flaubert, malgré les ventes parfois décevantes de certains de ses ouvrages.
  • George Sand — L'intégralité de son œuvre romanesque, soit plus de 70 romans. Sand était l'auteur le plus populaire de l'époque et la « poule aux œufs d'or » de la maison.
  • Alexandre Dumas filsLa Dame aux Camélias, immense succès au théâtre et en librairie.
  • Ernest RenanVie de Jésus (1863), le best-seller absolu du XIXe siècle avec plus de 60 000 exemplaires vendus la première année. Un ouvrage qui fit scandale en appliquant la méthode historique à la figure du Christ.
  • Victor Hugo — Une partie de l'œuvre, avant que Hugo ne passe chez Hetzel et Lacroix pour Les Misérables.
  • Théophile Gautier, Alfred de Musset, Gérard de Nerval — Les grands romantiques figuraient tous au catalogue.

L'éditeur et ses auteurs : une relation nouvelle

Michel Lévy a contribué à transformer la relation entre l'éditeur et l'auteur. Avant lui, les auteurs vendaient souvent leurs manuscrits « au forfait » pour une somme fixe. Lévy a généralisé le système des droits d'auteur proportionnels, versant à ses auteurs un pourcentage sur chaque exemplaire vendu. Il a aussi mis en place des à-valoir (avances sur droits) qui permettaient aux auteurs de vivre de leur plume.

Ses relations avec ses auteurs n'étaient pas toujours simples : Flaubert se plaignait régulièrement de ses conditions, et les négociations avec Hugo étaient redoutables. Mais Lévy avait le mérite de payer ses auteurs correctement et de les traiter en partenaires professionnels.

De Michel Lévy à Calmann-Lévy

Michel Lévy meurt prématurément en 1875, à 54 ans. Son frère Calmann Lévy reprend immédiatement la direction de la maison, qui devient Calmann-Lévy. Sous sa direction, la maison poursuit son expansion et publie Anatole France, Pierre Loti et Guy de Maupassant.

La maison traverse le XXe siècle en s'adaptant aux évolutions du marché. Pendant l'Occupation, la famille Lévy, d'origine juive, doit fuir et la maison est « aryanisée ». Elle reprend son activité après la Libération. Dans la seconde moitié du XXe siècle, Calmann-Lévy publie des auteurs comme Romain Gary, Somerset Maugham et Irène Némirovsky (dont Suite française, publié à titre posthume en 2004, sera un phénomène mondial).

Aujourd'hui intégrée au groupe Hachette, Calmann-Lévy continue de publier de la littérature française et étrangère, avec un catalogue qui comprend notamment des romans policiers (collection « Suspense ») et de la littérature générale.

L'héritage de Michel Lévy

Michel Lévy a posé les bases de l'édition moderne et son héritage se retrouve dans chaque livre de poche vendu aujourd'hui :

  • Le livre à prix accessible — concept directement repris par Henri Filipacchi en créant le Livre de Poche chez Hachette en 1953, puis par les collections Folio (Gallimard), Points (Seuil) et Pocket (Univers Poche).
  • Les droits d'auteur proportionnels — il a contribué à professionnaliser et à codifier les relations financières entre auteurs et éditeurs.
  • Le marketing éditorial — il savait créer l'événement autour d'une publication, utiliser la presse et générer le buzz avant même que le mot n'existe.
  • La distribution de masse — en élargissant les circuits de vente au-delà des librairies traditionnelles.

« Michel Lévy a compris avant tout le monde que le livre ne devait pas être un luxe réservé aux élites, mais un bien accessible au plus grand nombre. Il est le véritable père de l'édition populaire française. »