Karl Ove Knausgaard sacré par le prix Médicis essai 2020
Le 9 novembre 2020, le jury du prix Médicis a décerné son prix de l'essai à l'écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard pour Fin de combat, publié aux éditions Denoël. Ce sixième et dernier tome de la série autobiographique Mon combat (Min Kamp) clôt l'une des entreprises littéraires les plus ambitieuses et les plus discutées du XXIe siècle. Le même jour, le jury a attribué le Médicis roman à Chloé Delaume pour Le Cœur synthétique (Seuil).
Le prix Médicis, fondé en 1958 par Gala Barbisan et Jean-Pierre Giraudoux, a pour vocation de couronner des œuvres dont l'auteur n'a pas encore acquis une large notoriété. En récompensant Knausgaard, le jury a salué un auteur encore relativement confidentiel en France, malgré un succès mondial considérable. La série Mon combat s'est vendue à plus de 3,5 millions d'exemplaires dans le monde et a été traduite en vingt-deux langues.
Mon combat : une autobiographie de 3 600 pages
Pour comprendre Fin de combat, il faut mesurer l'ampleur du projet qui le précède. Entre 2009 et 2011, Karl Ove Knausgaard a publié en Norvège six volumes autobiographiques totalisant environ 3 600 pages. Le titre, Min Kamp, provocation délibérée par sa référence au livre d'Hitler, a fait scandale avant même que le premier tome ne paraisse. Mais l'œuvre n'a rien de politique au sens classique : c'est le récit minutieux, quasi obsessionnel, de la vie quotidienne de l'auteur.
Knausgaard raconte tout : les couches de ses enfants, les courses au supermarché, les disputes conjugales, les fêtes de Noël, la mort de son père alcoolique. Ce qui aurait pu être un exercice narcissique insupportable se transforme, par la grâce d'une écriture d'une honnêteté radicale, en une méditation universelle sur ce que signifie être vivant dans le monde contemporain.
Fin de combat : le dernier acte
Fin de combat est le volume le plus long et le plus complexe de la série, avec ses 1 408 pages dans l'édition française. Knausgaard, alors âgé de quarante ans, vit à Malmö avec sa femme et leurs trois enfants en bas âge. Sa vie est réglée comme du papier à musique : il écrit le matin pendant que les enfants sont à la crèche, fait les courses l'après-midi, prépare le dîner le soir.
Mais cette routine vole en éclats lorsque Gunnar, son oncle paternel, s'oppose violemment à la publication du premier tome, qui décrit sans fard l'alcoolisme et la déchéance du père de Karl Ove. La famille menace un procès. L'angoisse qui s'empare de l'écrivain déséquilibre profondément sa vie de père, de mari et d'homme. La publication de Mon combat devient elle-même l'objet du récit : l'écriture de soi se retourne contre soi.
L'essai dans le roman : la longue digression sur Hitler
Au cœur du volume se trouve un essai de quatre cents pages consacré à Mein Kampf d'Adolf Hitler. Knausgaard y examine la relation mystérieuse entre l'écriture et la vie, entre le texte et l'action, entre la littérature et la barbarie. Cette digression, qui a dérouté de nombreux lecteurs, est pourtant la clé de voûte de l'ensemble : en analysant le texte le plus monstrueux du XXe siècle, Knausgaard interroge la responsabilité de tout écrivain qui expose les autres dans ses livres.
Cette réflexion résonne particulièrement dans un contexte où l'autofiction domine la littérature contemporaine. Jusqu'où un écrivain peut-il aller dans le récit de sa propre vie sans détruire ceux qui l'entourent ? La question, posée par Knausgaard avec une lucidité douloureuse, traverse toute la littérature française actuelle, d'Annie Ernaux à Édouard Louis.
La traduction française : un travail d'équipe
La traduction de Fin de combat a mobilisé quatre traducteurs : Christine Berlioz, Jean-Baptiste Coursaud, Marie-Pierre Fiquet et Laila Flink Thullesen. Un travail titanesque pour un texte dont la principale qualité est le rythme — cette prose à la fois fluide et obsessionnelle qui emporte le lecteur dans un courant de conscience continu. Le résultat est remarquable : la version française conserve l'hypnotique musicalité de l'original norvégien.
Un auteur qui a redéfini l'autobiographie
Karl Ove Knausgaard, né en 1968 à Oslo, a grandi dans le sud de la Norvège avant de s'installer en Suède. Avant Mon combat, il avait publié deux romans restés confidentiels. Le succès phénoménal de la série a fait de lui l'un des écrivains les plus influents de sa génération. Le New York Times l'a qualifié de « Proust du XXIe siècle », tandis que Zadie Smith a décrit la lecture de Mon combat comme « l'expérience littéraire la plus intense de la décennie ».
En couronnant Fin de combat, le jury du Médicis essai a reconnu non seulement un livre mais une révolution littéraire : la démonstration que le matériau le plus banal — une vie ordinaire racontée dans ses moindres détails — peut devenir de la grande littérature.
« Écrire, c'est se tenir dans un lieu où la honte et la liberté sont indiscernables. » — Karl Ove Knausgaard