Livres

Prix Femina 2020 : Serge Joncour, Nature humaine — la France rurale en héritage

Prix Femina 2020 Serge Joncour Nature humaine

Serge Joncour décroche le prix Femina 2020

Le 2 novembre 2020, le jury du prix Femina a décerné son prix du roman français à Serge Joncour pour Nature humaine, publié chez Flammarion en août 2020. Un choix unanimement salué par la critique, qui récompense un roman ample et ambitieux sur la France rurale des trente dernières années du XXe siècle. Le même jour, le Femina étranger a été attribué à Deborah Levy et le Femina essai à Christophe Granger pour Joseph Kabris ou les possibilités d'une vie (Anamosa).

Fait notable, Serge Joncour a appris la nouvelle en plein deuxième confinement. Les librairies venaient de fermer leurs portes depuis trois jours à peine. L'écrivain a décrit une joie « blessée et insavourable », conscient que son roman ne pourrait pas rencontrer physiquement ses lecteurs dans l'immédiat. Le prix Femina, décerné depuis 1904 par un jury exclusivement féminin, est l'un des plus prestigieux prix littéraires français.

Nature humaine : trente ans de mutations françaises

Le roman s'ouvre sur une nuit de tempête, la dernière nuit de 1999. Alexandre, fils d'agriculteurs, est seul dans la ferme familiale des Bertranges, dans le Lot, au cœur du Sud-Ouest. Dehors, la tempête du siècle ravage la France. À l'intérieur, Alexandre attend les gendarmes. Que s'est-il passé ? Le roman va remonter le fil du temps sur trois décennies pour répondre à cette question.

De 1976 à 1999, Serge Joncour déploie une fresque familiale et sociale qui épouse les grandes crises de la fin du XXe siècle. La sécheresse historique de l'été 1976, le passage de la comète de Halley en 1986, la catastrophe de Tchernobyl la même année, l'installation des premières antennes-relais, la crise de la vache folle, et enfin la tempête de décembre 1999 — chaque événement frappe la ferme des Bertranges comme une onde de choc lointaine, modifiant imperceptiblement la vie de la famille.

Alexandre, paysan malgré lui

Alexandre est le seul des quatre enfants à rester à la ferme. Ses trois sœurs ont pris le large, chacune à sa manière : études supérieures, vie urbaine, horizons lointains. Lui reste, par fidélité à ses parents, par amour de la terre, peut-être aussi par incapacité à imaginer une autre vie. Serge Joncour construit un personnage complexe, ni héros ni victime, un homme pris dans l'étau entre la tradition paysanne et l'accélération du monde moderne.

Le roman est traversé par une histoire d'amour entre Alexandre et Constanze, une militante écologiste allemande qui s'oppose à l'installation d'une base militaire dans la région. Cette relation cristallise les tensions du récit : l'enracinement contre le mouvement, le local contre le global, la terre contre l'idéologie. L'amour, chez Joncour, est toujours un champ de bataille.

Une radiographie de la France périphérique

Au-delà de la famille Bertranges, Nature humaine dresse le portrait d'une France oubliée : celle des campagnes qui se vident, des exploitations familiales qui disparaissent, des petites villes qui périclitent. Joncour documente avec une précision quasi sociologique la transformation du monde rural français : la mécanisation de l'agriculture, l'arrivée de la grande distribution, la disparition des marchés locaux, la standardisation des paysages.

Mais le roman n'est jamais un tract nostalgique. L'auteur refuse la posture du décliniste qui idéalise le passé. Il montre les duretés de la vie paysanne — le travail épuisant, l'isolement, la dépendance aux aléas climatiques — autant que ses beautés. Le Lot de Joncour est un territoire vivant, complexe, où la modernité n'est pas seulement une menace mais aussi une promesse non tenue.

L'écriture de Serge Joncour : précision et ampleur

L'un des grands mérites de Nature humaine est la qualité de son écriture. Serge Joncour possède un sens rare du détail juste : le bruit d'un tracteur au petit matin, l'odeur de la terre après la pluie, la lumière de septembre sur les causses du Lot. Sa prose est ample sans être bavarde, précise sans être sèche. Elle porte le roman avec une fluidité qui rend ses quatre cents pages étonnamment faciles à lire.

L'auteur a expliqué s'être longuement documenté pour ancrer son récit dans la réalité historique : relevés météorologiques, archives agricoles, chronologies politiques. Ce souci du vrai donne au roman une densité factuelle qui le rapproche du documentaire littéraire, un genre en plein essor dans la littérature française contemporaine.

Serge Joncour : un romancier de la France profonde

Né en 1961 à Paris, Serge Joncour a publié une dizaine de romans avant Nature humaine. Son parcours littéraire est marqué par un intérêt constant pour les marges et les territoires oubliés. L'Idole (2005) explorait le monde du football amateur, L'Écrivain national (2014, prix des Deux Magots) celui de la France rurale, et Chien-loup (2018) celui des causses sauvages. Avec Nature humaine, il confirme sa place parmi les grands romanciers de la France profonde, aux côtés de Pierre Michon, Marie-Hélène Lafon et Richard Millet.

Le prix Femina, qui avait déjà couronné des romans ruraux comme L'Enfant de sable de Tahar Ben Jelloun (1985) ou Trois jours chez ma mère de François Weyergans (2005), confirme son attention à une littérature qui ne se réduit pas au parisianisme. En 2020, année de pandémie et de confinement, le choix de couronner un roman sur l'enracinement et la permanence de la terre avait une résonance particulière.

« La terre ne ment pas. Mais elle ne console pas non plus. » — Serge Joncour, Nature humaine