Les gagnants des prix littéraires 2020 : palmarès complet

Palmarès des prix littéraires français 2020

Une saison des prix sous le signe du confinement

L'automne littéraire 2020 restera dans les mémoires. Pour la première fois de leur histoire, les jurys des grands prix français ont délibéré par visioconférence, loin du décor habituel du restaurant Drouant et des brasseries parisiennes. Le deuxième confinement, décrété le 30 octobre, a contraint les libraires à fermer leurs portes au moment précis où les prix sont censés doper les ventes de Noël. Malgré ce contexte inédit, la saison 2020 a produit un palmarès remarquable, dominé par des œuvres ambitieuses et des auteurs au parcours atypique.

Prix Goncourt : Hervé Le Tellier, L'Anomalie

Éditeur : Gallimard — Voix : 8 contre 2

Le prix Goncourt 2020 a été attribué à Hervé Le Tellier pour L'Anomalie, un roman vertigineux qui mêle thriller, science-fiction et réflexion philosophique. L'intrigue repose sur un événement inexplicable : un avion atterrit à New York en mars 2021, alors que le même avion, avec les mêmes passagers, a déjà atterri trois mois plus tôt. Chaque passager se retrouve face à son double — une situation qui oblige chacun à se confronter à la question : suis-je vraiment unique ?

Le Tellier, 63 ans au moment du prix, est mathématicien de formation et président de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), le groupe fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais. Auteur d'une vingtaine de livres passés relativement inaperçus, il accède avec ce Goncourt à une reconnaissance tardive mais spectaculaire. L'Anomalie s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires, faisant de lui le plus gros succès Goncourt depuis L'Amant de Marguerite Duras (1984).

Prix Renaudot : Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils

Éditeur : Buchet-Chastel

Le prix Renaudot a couronné Marie-Hélène Lafon pour Histoire du fils, une saga familiale couvrant un siècle (1908-2008). Le roman raconte l'histoire d'André, élevé par sa tante dans le Cantal, qui ne connaît pas l'identité de son père. À travers des chapitres non chronologiques, Lafon reconstitue patiemment le puzzle d'une famille paysanne sur plusieurs générations.

Lafon, 58 ans, est professeure de lettres classiques et autrice d'une quinzaine de livres chez Buchet-Chastel — un éditeur indépendant de taille moyenne. Son Renaudot est une victoire pour la littérature de terroir et pour la patience d'une écrivaine qui a construit son œuvre dans la discrétion pendant vingt ans. Son style, précis et dépouillé, puise dans le vocabulaire paysan du Cantal une musique singulière.

Prix Femina : Serge Joncour, Nature humaine

Éditeur : Flammarion

Serge Joncour remporte le Femina avec Nature humaine, un roman qui retrace trente ans de la vie d'une famille d'agriculteurs dans le Lot, de 1976 à 1999. Alexandre, le fils, est tiraillé entre l'amour de la terre familiale et l'appel du monde extérieur. Le roman traverse les crises agricoles, la montée de l'écologie politique, Tchernobyl, la tempête de 1999 — une fresque rurale et politique qui interroge notre rapport à la nature.

Joncour, déjà remarqué pour Repose-toi sur moi (2016) et Chien-Loup (2018), confirme avec ce Femina sa place parmi les meilleurs romanciers français contemporains. Nature humaine a été adapté au cinéma par Stéphane Demoustier en 2023.

Prix Médicis : Chloé Delaume, Le Cœur synthétique

Éditeur : Seuil

Le prix Médicis roman a été décerné à Chloé Delaume pour Le Cœur synthétique. Le roman suit Adélaïde, 46 ans, quittée par son compagnon, qui se retrouve seule face à une question vertigineuse : peut-on encore aimer — et être aimée — après la jeunesse ? Autour d'elle, un groupe d'amies quinquagénaires affronte les mêmes interrogations sur le désir, le vieillissement et la solitude.

Delaume, figure de la littérature expérimentale française, est connue pour ses récits autofictionnels et ses performances littéraires. Ce Médicis récompense une œuvre plus accessible que ses précédents livres, mais qui conserve son regard acéré sur la condition féminine contemporaine. Un roman drôle, cruel et profondément juste.

Prix Interallié : Étienne de Montety, La Grande Épreuve

Éditeur : Stock

Étienne de Montety, directeur du Figaro Littéraire, obtient le prix Interallié pour La Grande Épreuve. Le roman s'inspire de l'assassinat du père Jacques Hamel, prêtre égorgé dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray en juillet 2016. Montety transpose l'événement dans une fiction qui explore le courage ordinaire, la foi et la confrontation avec le mal. Un roman sobre et puissant, salué pour sa retenue narrative face à un sujet qui aurait pu sombrer dans le pathos.

Prix Goncourt des lycéens : Djaïli Amadou Amal, Les Impatientes

Éditeur : Emmanuelle Collas

Le Goncourt des lycéens 2020 a été l'un des événements de la saison. Djaïli Amadou Amal, écrivaine camerounaise, remporte le prix pour Les Impatientes, un roman qui dénonce les mariages forcés et la condition des femmes au Sahel. Trois voix de femmes — Ramla, Hindou et Safira — racontent la violence du patriarcat, la résignation imposée (le munyal, la patience en peul) et les tentatives de résistance.

Publié chez un petit éditeur, le roman a bénéficié du prix des lycéens pour atteindre un public massif — plus de 300 000 exemplaires vendus. C'est un rappel que le Goncourt des lycéens, souvent plus audacieux que son aîné, peut transformer le destin d'un livre et d'une autrice.

Grand Prix du roman de l'Académie française : Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres

Éditeur : Grasset

Pascal Quignard, l'un des écrivains les plus singuliers de la littérature française contemporaine, reçoit le Grand Prix du roman de l'Académie française pour L'Homme aux trois lettres, onzième tome de son cycle Dernier Royaume. Dans ce livre inclassable — à mi-chemin entre l'essai, le récit et la méditation —, Quignard explore les origines du langage, le silence, la musique et la sexualité avec une érudition vertigineuse et une prose hypnotique.

Les autres prix notables de 2020

  • Prix Décembre : Maria Teresa Andruetto, Des jours comme la nuit (trad. Guillaume Contré, Grasset)
  • Prix du Livre Inter : Djaïli Amadou Amal, Les Impatientes (Emmanuelle Collas) — doublé avec le Goncourt des lycéens
  • Prix Wepler : Pauline Delabroy-Allard, Maison-Tanière (Gallimard)

Bilan : une année de ruptures

La saison des prix 2020 se distingue par plusieurs tendances fortes :

  • La diversité des éditeurs. Buchet-Chastel (Renaudot), Emmanuelle Collas (Goncourt des lycéens) : les petits et moyens éditeurs ont percé le plafond de verre habituellement réservé aux maisons du groupe Gallimard-Flammarion-Grasset.
  • Le retour du roman social. Joncour (agriculture), Lafon (monde paysan), Amadou Amal (mariages forcés) : les prix ont récompensé des romans ancrés dans des réalités sociales concrètes, loin de l'autofiction parisienne.
  • L'audace formelle. Le Tellier (Oulipo, science-fiction), Quignard (essai-récit), Delaume (littérature expérimentale) : les jurys ont salué des écritures qui prennent des risques.
  • L'effet confinement. La fermeture des librairies pendant le deuxième confinement a paradoxalement dopé les ventes en ligne et le click-and-collect. L'Anomalie a battu des records de ventes malgré des conditions commerciales catastrophiques, prouvant que les lecteurs avaient plus que jamais besoin de livres.

La saison 2020 restera comme celle où la littérature française a prouvé sa vitalité dans les pires circonstances — et où les lecteurs ont répondu présent, confinés mais pas résignés.