Dominique Fortier couronnée par le prix Renaudot de l'essai
Le 30 novembre 2020, le jury du prix Renaudot a attribué son prix de l'essai à l'écrivaine québécoise Dominique Fortier pour Les Villes de papier, publié aux éditions Grasset. Ce même jour, le Renaudot du roman a couronné Marie-Hélène Lafon pour Histoire du fils (Buchet-Chastel). Deux femmes récompensées, deux écritures ciselées, deux livres qui ont marqué l'automne littéraire.
Le prix Renaudot de l'essai, créé en 2003, récompense chaque année un essai, un récit ou un document. Parmi ses anciens lauréats figurent des noms aussi divers que Jean-Paul Kauffmann, Sylvain Tesson et Emmanuel Carrère. En distinguant Dominique Fortier, le jury a salué une auteure encore peu connue du public français, confirmant la vocation du prix à révéler des talents plutôt qu'à couronner des célébrités.
Les Villes de papier : une vie d'Emily Dickinson
Sous-titré « une vie d'Emily Dickinson », Les Villes de papier n'est ni une biographie traditionnelle ni un roman. C'est un objet littéraire hybride, qui tient du poème en prose, de l'essai et de la rêverie. En cent quatre-vingt-cinq pages, Dominique Fortier reconstitue la vie de la poète américaine par petites touches impressionnistes, comme un peintre qui saisirait la lumière changeante d'un paysage.
Emily Dickinson (1830-1886) est l'une des voix les plus singulières de la poésie mondiale. Recluse dans sa maison d'Amherst, dans le Massachusetts, elle a composé près de 1 800 poèmes dont seulement une dizaine furent publiés de son vivant. Le reste fut découvert après sa mort, dans des fascicules cousus à la main, et ne commença à être publié qu'en 1890. Surnommée « la dame en blanc » parce qu'elle ne portait que des robes blanches dans ses dernières années, Dickinson est devenue l'incarnation même du génie solitaire.
L'art de la biographie poétique
Dominique Fortier ne prétend pas livrer une biographie exhaustive. Elle procède par fragments, par scènes imaginées, par méditations sur les lieux et les objets. Le jardin d'Emily, son herbier, la maison familiale de Homestead, le pensionnat du Mount Holyoke Female Seminary où elle étudia brièvement, la bibliothèque paternelle — autant de « villes de papier » que l'écrivaine habite par l'imagination.
L'écriture de Fortier épouse le style de son sujet : phrases courtes, images fulgurantes, silence entre les mots. On sent l'influence de Dickinson elle-même, dont les poèmes procèdent par éclairs — un tiret, une majuscule inattendue, une métaphore qui ouvre un abîme. Le résultat est un livre d'une beauté envoûtante, qui se lit comme on écoute un quatuor à cordes : dans une attention recueillie au moindre frémissement.
Les thèmes : solitude, création, nature
Le livre explore les grandes obsessions d'Emily Dickinson : la solitude comme condition de la création, la nature comme source d'émerveillement et de terreur, la mort comme compagne familière. Fortier montre comment Dickinson a fait de son retrait du monde non pas un enfermement mais un élargissement intérieur. Derrière les murs de sa chambre, la poète percevait l'infini.
Le rapport de Dickinson à l'écriture est au cœur du livre. Pourquoi écrire des poèmes sans les publier ? Pourquoi coudre des fascicules que personne ne lira ? Fortier suggère que pour Dickinson, l'écriture n'était pas un moyen de communication mais un acte d'existence, une manière d'être au monde, de saisir l'insaisissable. Une leçon qui résonne fortement à l'ère des réseaux sociaux, où chaque mot semble destiné à être lu immédiatement par le plus grand nombre.
Dominique Fortier : une voix québécoise à Paris
Née en 1972 à Québec, Dominique Fortier est romancière et traductrice littéraire. Les Villes de papier était d'abord paru au Québec en 2018, aux éditions Alto, avant d'être repris par Grasset pour le marché français en septembre 2020. Un parcours qui illustre la richesse des échanges littéraires entre la France et le Québec, et la capacité du marché éditorial français à accueillir des voix venues d'ailleurs.
Fortier est également l'auteure de Du bon usage des étoiles (2008), Les Larmes de saint Laurent (2010) et Au péril de la mer (2015), des romans qui partagent la même sensibilité contemplative et le même goût pour l'exploration de vies passées. Son écriture, souvent comparée à celle de Pascal Quignard pour sa musicalité et sa densité, a trouvé avec Les Villes de papier son expression la plus accomplie.
Un Renaudot essai qui célèbre la poésie
En couronnant Les Villes de papier, le jury du Renaudot a fait un choix audacieux : récompenser un livre court, poétique, introspectif, à rebours des essais-fleuves et des récits-enquêtes qui dominent habituellement la catégorie. Un choix qui rappelle que la littérature n'est pas seulement affaire de volume ou de sujet, mais de qualité d'attention au monde. Et en ces temps de pandémie où chacun a redécouvert la réclusion, le portrait d'Emily Dickinson — poète du confinement volontaire — avait une résonance toute particulière.
« Emily n'a pas besoin de voyager. Elle a les livres, le jardin, la lumière qui change. Elle a l'infini. » — Dominique Fortier, Les Villes de papier