Thibault de Montaigu sacré par le prix de Flore
Le 25 novembre 2020, le jury du prix de Flore a couronné Thibault de Montaigu pour La Grâce, publié aux éditions Plon. L'écrivain et journaliste de quarante et un ans l'a emporté dès le premier tour avec sept voix, devançant Marie-Ève Thuot pour La Trajectoire des confettis (trois voix) et Alexandre Labruffe pour Un hiver à Wuhan (une voix). Il succède à Sofia Aouine, lauréate 2019 pour Rhapsodie des oubliés.
Le prix de Flore, fondé en 1994 par Frédéric Beigbeder, est l'un des prix littéraires les plus singuliers de l'automne français. Son jury se réunit au mythique Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, et le lauréat reçoit une dotation de 6 150 euros ainsi qu'un privilège unique : le droit de consommer chaque jour pendant un an un verre de Pouilly-fumé gravé à son nom au comptoir du café. Le prix a révélé des auteurs comme Michel Houellebecq, Virginie Despentes et Christine Angot.
La Grâce : récit d'un athée foudroyé par la foi
L'histoire commence par une nuit. Thibault de Montaigu, journaliste parisien, mondain, athée convaincu, se retrouve dans la chapelle d'un monastère lors d'une retraite à laquelle il participe par curiosité plus que par conviction. Dans l'obscurité et le silence, il est soudain saisi par une sensation qu'il ne parvient pas à nommer. Quelque chose le traverse, le renverse, le transforme. Il décrira plus tard cette expérience comme un « contact charnel avec Dieu ». Il a trente-sept ans.
Ce moment de grâce — au sens théologique du terme — bouleverse toute son existence. L'homme qui collectionnait les fêtes, les cocktails et les mondanités parisiennes se retrouve plongé dans une dépression profonde, incapable de concilier cette expérience spirituelle avec la vie qu'il mène. Comment être touché par Dieu et continuer à vivre comme avant ? La question, vertigineuse, est le moteur du récit.
L'oncle franciscain : miroir et guide
Pour tenter de comprendre ce qui lui est arrivé, Montaigu se tourne vers la figure de son oncle Christian, un frère franciscain mort quelques années plus tôt. Christian avait mené une vie radicalement opposée avant sa conversion : mondain, fêtard, amateur de luxe, il avait un jour troqué le smoking des soirées parisiennes pour la robe de bure des frères mineurs. Il avait lui aussi vécu une expérience de grâce, à l'âge exact de trente-sept ans.
Le livre se construit comme un jeu de miroirs entre trois vies : celle du narrateur, celle de l'oncle Christian et celle de saint François d'Assise, le fondateur de l'ordre franciscain. Trois hommes, trois conversions, trois renoncements au monde. Montaigu tisse ces récits comme des « poupées gigognes », chaque histoire contenant et éclairant les autres. La construction est habile, jamais mécanique, et le lecteur se laisse porter par la progression du récit.
Écrire la foi au XXIe siècle
L'un des défis les plus remarquables de La Grâce est de parler de foi et de spiritualité dans une littérature française contemporaine largement sécularisée. Le sujet est risqué : le roman de la conversion peut facilement sombrer dans le prosélytisme ou la mièvrerie. Montaigu évite ces deux écueils avec une intelligence rare. Il ne cherche pas à convaincre le lecteur de l'existence de Dieu. Il raconte une expérience — la sienne, celle de son oncle — avec une honnêteté qui n'exclut ni le doute ni l'humour.
La prose de Montaigu est décrite par la critique comme « habitée, maîtrisée, belle car tombant juste ». Ni lyrique ni minimaliste, elle trouve un ton singulier, à la fois intime et distancié, capable de raconter une expérience mystique sans sombrer dans l'emphase. La revue Études a salué un livre qui « n'élude pas les obstacles contemporains à la foi » et qui « médite profondément sur la place de la grâce dans une vie ».
Un parcours littéraire en quête de soi
Né en 1979, Thibault de Montaigu est journaliste et écrivain. La Grâce est son sixième livre, après cinq ouvrages qui n'avaient pas rencontré un large public. Longtemps sélectionné pour divers prix littéraires sans être récompensé, il avait notamment figuré dans la dernière sélection du prix Interallié 2020 (deux voix au dernier tour, derrière Irène Frain). C'est finalement le prix de Flore qui lui offre la reconnaissance attendue.
Issu d'une famille de la haute bourgeoisie parisienne, Montaigu raconte dans La Grâce un milieu social où la religion est soit absente soit réduite à un vernis social. La conversion authentique de son oncle Christian, qui a tout quitté pour une vie de pauvreté franciscaine, fait figure de scandale dans cette famille. Le récit est aussi l'histoire d'un déclassement volontaire, d'un choix de la pauvreté contre le confort, du dépouillement contre l'accumulation.
Le prix de Flore en temps de confinement
L'attribution du prix de Flore 2020 s'est faite en plein deuxième confinement, alors que les librairies étaient fermées et que le Café de Flore avait baissé le rideau. Le jury a néanmoins maintenu sa tradition, affirmant que la littérature ne pouvait pas s'arrêter. Le choix de couronner un livre sur la quête de sens spirituel, au milieu d'une pandémie qui poussait chacun à s'interroger sur l'essentiel, avait une résonance toute particulière.
« La grâce ne prévient pas. Elle ne frappe pas à la porte. Elle entre. » — Thibault de Montaigu, La Grâce