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Prix Interallié 2020 : Irène Frain couronnée pour Un crime sans importance

Prix Interallié 2020 Irène Frain Un crime sans importance

Irène Frain remporte le prix Interallié 2020

Le 3 décembre 2020, le jury du prix Interallié a couronné Irène Frain pour son livre Un crime sans importance, publié aux éditions du Seuil. L'auteure bretonne l'a emporté au troisième tour de scrutin avec six voix, devançant Jean-Paul Enthoven pour Ce qui plaisait à Blanche (trois voix) et Thibault de Montaigu pour La Grâce (deux voix). Elle succède à Karine Tuil, lauréate 2019 pour Les Choses humaines.

Le prix Interallié, fondé en 1930, est l'un des plus anciens prix littéraires français. Décerné chaque année au restaurant Lasserre à Paris, il récompense un roman écrit par un journaliste ou un auteur ayant exercé dans la presse. Doté symboliquement, il offre surtout une visibilité médiatique considérable. Parmi ses anciens lauréats figurent Antoine Blondin, Roger Nimier, Françoise Sagan et Patrick Modiano.

Un crime sans importance : récit d'une sœur assassinée

Un crime sans importance n'est pas un roman mais un récit-enquête d'une puissance rare. Irène Frain y raconte le meurtre de sa sœur aînée, Denise, agressée en plein jour dans sa maison de banlieue parisienne, à environ vingt-cinq kilomètres de la capitale. Après sept semaines passées dans le coma, Denise décède de ses blessures sans que la justice ait identifié le moindre suspect.

Le titre du livre résume à lui seul le scandale qui nourrit le récit : pour l'institution judiciaire, pour les médias, pour la société tout entière, le meurtre de cette femme ordinaire est un crime sans importance. Pas de personnalité médiatique, pas de mobile spectaculaire, pas d'enquête médiatisée. Juste une femme de soixante-dix-neuf ans tuée chez elle, dans l'indifférence générale.

L'enquête personnelle d'Irène Frain

Face au silence de la justice et à l'inertie de la police, Irène Frain décide de mener sa propre enquête. Elle retourne sur les lieux du drame, interroge les voisins, reconstitue les derniers jours de sa sœur. Ce faisant, elle découvre un quartier transformé par la précarité et l'isolement, où les liens sociaux se sont distendus au point que personne n'a rien vu, rien entendu.

Mais le livre dépasse largement le cadre du fait divers. L'auteure dresse le portrait de sa sœur, une femme discrète et courageuse, institutrice dévouée, mère de famille aimante. Elle raconte leur enfance bretonne, les sept frères et sœurs, la complicité de l'enfance et la distance qui s'est creusée avec les années. Le récit oscille entre l'intime et le politique, entre le deuil personnel et la dénonciation d'un système judiciaire qui hiérarchise les victimes.

Un réquisitoire contre l'indifférence

Un crime sans importance est aussi un réquisitoire contre la violence faite aux invisibles. Irène Frain pointe du doigt une justice à deux vitesses où les crimes commis dans les quartiers défavorisés, contre des personnes âgées ou des anonymes, ne mobilisent ni les enquêteurs ni les médias. Elle interroge notre société sur sa capacité à traiter dignement chaque victime, quel que soit son statut social.

L'écriture est sobre, précise, dépouillée de tout pathos. Irène Frain refuse le sensationnalisme et privilégie la justesse du ton. Chaque phrase est pesée, chaque détail vérifié. Le résultat est un texte d'une densité émotionnelle remarquable, qui touche le lecteur par sa retenue même. La critique a salué unanimement le livre : Le Figaro l'a qualifié de « splendide », Télérama de « troublant, tendre, rageur », tandis que Elle y a vu « un témoignage vibrant d'amour et de colère ».

Irène Frain : une carrière au croisement du journalisme et de la littérature

Née en 1950 à Lorient, Irène Frain est l'auteure d'une trentaine d'ouvrages, romans et récits. Agrégée de lettres classiques, elle a enseigné avant de se consacrer à l'écriture et au journalisme. Son œuvre mêle souvent l'enquête historique et le récit personnel, comme dans Devi (1992), biographie romancée d'une reine des bandits indienne, ou La Forêt des 29 (2011), sur un épisode méconnu de l'histoire écologique de l'Inde.

Avec Un crime sans importance, elle signe ce que beaucoup considèrent comme son livre le plus abouti. L'ouvrage avait déjà figuré dans les sélections du prix Goncourt, du prix Renaudot et du Grand prix du roman de l'Académie française avant d'obtenir l'Interallié. Preuve que le texte a marqué la saison littéraire 2020 bien au-delà du cercle habituel du prix.

Le contexte de l'automne littéraire 2020

La saison des prix 2020 s'est déroulée dans un contexte inédit. Le deuxième confinement, décrété le 30 octobre, a fermé les librairies pendant un mois. Les jurys ont dû délibérer à distance ou en comités restreints. Malgré ces contraintes, la qualité du cru 2020 a été unanimement saluée, avec des lauréats aussi différents qu'Hervé Le Tellier (Goncourt), Marie-Hélène Lafon (Renaudot) et Serge Joncour (Femina).

Le prix Interallié, en couronnant un récit personnel plutôt qu'un roman de fiction, a confirmé une tendance forte de la littérature française contemporaine : le brouillage des frontières entre genres. Autobiographie, enquête, essai, témoignage — les formes hybrides séduisent de plus en plus les jurys et les lecteurs, à l'image du Goncourt 2020 (L'Anomalie), qui mêlait science-fiction et métafiction.

« Denise était une femme sans importance, comme il y en a des millions. C'est pour elle que j'ai écrit. » — Irène Frain