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Prix Jean Giono 2020 : Franck Bouysse, Buveurs de vent — un western rural saisissant

Prix Jean Giono 2020 Franck Bouysse Buveurs de vent

Franck Bouysse couronné par le prix Jean Giono

Le 4 décembre 2020, le jury du Grand prix Jean Giono a récompensé Franck Bouysse pour Buveurs de vent, publié chez Albin Michel. L'auteur corrézien l'a emporté dès le premier tour, devançant Muriel Barbery (Une Rose seule, Actes Sud), Marie Nimier (Le Palais des orties, Gallimard) et Maël Renouard (L'Historiographe du royaume, Grasset). Le prix, doté de 10 000 euros, confirme la place de Bouysse parmi les voix majeures de la littérature française contemporaine.

Le Grand prix Jean Giono, créé en 1990, honore la mémoire de l'auteur de Le Hussard sur le toit et de Regain. Il récompense chaque année l'auteur d'une œuvre romanesque de langue française « dont l'ampleur, la densité et le souffle correspondent à l'esprit de l'œuvre de Jean Giono ». Le choix de Bouysse, écrivain du terroir profond et des paysages sauvages, s'inscrit parfaitement dans cette lignée.

Buveurs de vent : une fratrie au Gour Noir

L'action se déroule au Gour Noir, une vallée fictive encaissée au creux des montagnes, coupée du monde extérieur. Quatre frères et sœur y vivent sous la domination de Joyce, un patriarche tyrannique qui possède tout dans la vallée : la centrale électrique, les carrières de pierre et le barrage qui retient les eaux. Joyce règne sur le Gour Noir comme un seigneur féodal, imposant sa loi à une poignée de familles qui dépendent de lui pour leur survie.

Les quatre enfants de la famille sont Marc, l'aîné, qui lit des livres en cachette ; Matthieu, le taiseux, qui perçoit les pensées des arbres ; Mabel, la sœur, dont la beauté sauvage éblouit et inquiète ; et Luc, le cadet, qui possède le don mystérieux de communiquer avec les animaux. Chacun porte en lui une forme de résistance secrète à l'ordre établi par Joyce.

Un univers entre conte et western

L'une des forces de Buveurs de vent est la création d'un univers autonome, à mi-chemin entre le conte, le western et le roman social. Le Gour Noir n'est situé dans aucune géographie précise. C'est un lieu archétypal, une vallée hors du temps où les rapports de force sont réduits à leur expression la plus brute : le maître et les serfs, le prédateur et les proies, la montagne et les hommes.

Bouysse tisse une atmosphère sombre et oppressante, où la beauté des paysages coexiste avec la violence des relations humaines. Les descriptions de la nature — la rivière noire, les falaises de granit, les forêts de sapins battues par le vent — possèdent une puissance quasi cinématographique. On pense aux westerns de Cormac McCarthy, aux contes de Grimm, aux romans de Thomas Hardy. Le Gour Noir est un personnage à part entière, aussi inquiétant que magnifique.

Les quatre éléments d'une fratrie

Chaque membre de la fratrie est associé à un élément naturel et à un don particulier. Marc, le lecteur, incarne l'air des idées et des mots. Matthieu, l'homme des arbres, est la terre. Mabel, dont la beauté est comparée à une flamme, est le feu. Luc, qui parle aux bêtes, est l'eau — la rivière qui traverse la vallée et emporte tout sur son passage. Cette structure élémentaire donne au roman une dimension mythologique qui transcende le réalisme.

L'arrivée d'un étranger dans la vallée — un géomètre envoyé pour évaluer les terres — va précipiter les événements. Les secrets enfouis remontent à la surface, les loyautés sont mises à l'épreuve, et la fratrie doit choisir entre la soumission et la révolte. Le dénouement, d'une violence tragique, est à la hauteur de la tension accumulée tout au long du récit.

Franck Bouysse : l'héritier de Giono

Né en 1965 à Brive-la-Gaillarde, Franck Bouysse a longtemps mené une double vie d'enseignant-chercheur en génétique animale et d'écrivain. Après plusieurs romans publiés chez de petits éditeurs, il connaît son premier grand succès avec Grossir le ciel (2014, La Manufacture de livres), polar rural dans la tradition du roman noir campagnard. La consécration arrive avec Plateau (2016) et surtout Né d'aucune femme (2019, La Manufacture de livres), qui se vend à plus de 400 000 exemplaires et remporte le prix des Lecteurs du Livre de Poche.

Buveurs de vent marque son passage chez un grand éditeur, Albin Michel, et l'affirmation d'une ambition littéraire accrue. Le roman s'est rapidement hissé en tête du palmarès des libraires et avait dépassé les 30 000 exemplaires vendus avant même l'annonce du prix Giono.

Un prix en résonance avec Giono

Le choix de couronner Buveurs de vent par le prix Jean Giono est particulièrement cohérent. Comme Giono, Bouysse écrit des romans où la nature est un personnage central, où les hommes sont façonnés par les paysages qu'ils habitent, où la violence sociale prend des formes archaïques et quasi cosmiques. La phrase de Giono — « Il faut que ce monde-là dure » — pourrait servir d'exergue à Buveurs de vent, qui raconte précisément un monde en train de basculer, une vallée suspendue entre la servitude et la liberté.

« Le vent, ici, ne souffle pas. Il respire. Et nous, nous le buvons. » — Franck Bouysse, Buveurs de vent