Littérature

Le Dernier des Justes d'André Schwarz-Bart : la mémoire juive en littérature française

Le Dernier des Justes André Schwarz-Bart critique littéraire

Le Dernier des Justes : un monument de la littérature française

Publié le 1er juillet 1959 aux éditions du Seuil et couronné par le prix Goncourt la même année, Le Dernier des Justes d'André Schwarz-Bart est l'un des premiers grands romans français consacrés à la Shoah. Plus de soixante ans après sa publication, il reste l'un des textes les plus poignants, les plus ambitieux et les plus controversés de la littérature d'expression française sur la mémoire juive. Pour quiconque s'intéresse à l'histoire littéraire française, ce roman est une lecture indispensable.

Schwarz-Bart, né le 23 mai 1928 à Metz dans une famille juive d'origine polonaise dont la langue maternelle était le yiddish, a perdu la quasi-totalité de sa famille dans les camps d'extermination nazis : son père, sa mère et deux de ses frères furent déportés à Auschwitz. Lui-même résistant dès l'âge de quinze ans, arrêté et torturé à Limoges en 1944, il porte dans ce roman une mémoire à la fois personnelle et collective qui donne au texte une intensité rare. Le livre s'est vendu à plus de 400 000 exemplaires en France en cinq mois et a été traduit dans de nombreuses langues.

La légende des Lamed Vav Tsadikim

Le roman repose sur une légende de la tradition juive : celle des Lamed Vav Tsadikim, les trente-six Justes dont l'existence, cachée aux yeux du monde, justifie la continuation de l'humanité aux yeux de Dieu. Selon cette croyance mystique issue du Talmud, si un seul de ces Justes venait à manquer, l'humanité s'effondrerait dans le chaos et la souffrance.

Schwarz-Bart s'empare de cette légende pour construire une saga familiale vertigineuse qui traverse huit siècles de persécutions antisémites, de l'Angleterre médiévale de 1185 jusqu'aux camps d'extermination de 1943. Chaque génération de la famille Levy produit un Juste — un être qui prend sur lui la souffrance du monde — et le roman suit cette lignée de martyrs à travers les pogroms, les expulsions, les ghettos et, finalement, la Solution finale.

Ernie Levy : le dernier des Justes

Le protagoniste principal du roman est Ernie Levy, dernier descendant de la lignée des Justes. Né en Allemagne dans les années 1920, Ernie grandit dans un monde qui bascule dans l'horreur nazie. Le roman suit son enfance — marquée par la montée de l'antisémitisme, les humiliations à l'école, la violence quotidienne — puis sa fuite en France, où il tente de se fondre dans la masse, de nier son identité, de devenir invisible.

Mais Ernie ne peut échapper à son destin de Juste. La deuxième partie du roman, qui se déroule en France sous l'Occupation, est d'une puissance littéraire exceptionnelle. Ernie retrouve Golda, une jeune femme juive, et leur histoire d'amour — brève, désespérée, lumineuse — est l'un des passages les plus bouleversants de la littérature du XXe siècle. Ensemble, ils seront déportés à Auschwitz.

La construction narrative : huit siècles en un roman

L'ambition narrative du Dernier des Justes est colossale. Schwarz-Bart couvre huit siècles d'histoire en un seul roman de 400 pages, passant du Moyen Âge à la Seconde Guerre mondiale avec une fluidité remarquable. Chaque époque est restituée avec une précision historique qui témoigne d'un travail de recherche considérable, mais sans jamais alourdir le récit.

Le ton du roman évolue au fil des siècles. Les premiers chapitres, qui relatent les persécutions médiévales, adoptent un ton de chronique légendaire, presque mythique, empreint d'une ironie douce-amère. À mesure que le récit se rapproche du XXe siècle, le ton se fait plus réaliste, plus intime, plus douloureux. Quand le roman arrive à la Shoah, l'écriture atteint une intensité qui confine au sacré.

L'écriture : entre lyrisme et dépouillement

Le style de Schwarz-Bart est l'un des aspects les plus remarquables du livre. L'auteur alterne entre un lyrisme puissant — dans les passages qui évoquent la tradition mystique, la beauté des rituels, l'amour entre Ernie et Golda — et un dépouillement glacial dans les scènes de violence et de persécution. Cette alternance crée un contraste saisissant qui rend la barbarie encore plus insoutenable.

Schwarz-Bart a le don de la formule inoubliable. Certaines phrases du roman se sont gravées dans la mémoire collective de la littérature française, comme la dernière page, d'une beauté terrible, qui énumère les noms des camps de la mort avant de se clore sur une méditation sur la mémoire et l'oubli. Peu de pages dans la littérature mondiale atteignent ce degré d'émotion contenue.

La réception et la controverse

Le Goncourt 1959 a fait du Dernier des Justes un immense succès commercial et critique. Mais le livre a aussi suscité des controverses. Certains reprochèrent à Schwarz-Bart une vision trop « christique » de la souffrance juive — le Juste qui prend sur lui les péchés du monde rappelant la figure du Christ. D'autres contestèrent des inexactitudes historiques mineures. Des voix au sein de la communauté juive trouvèrent que le roman présentait les Juifs uniquement comme des victimes passives, sans rendre justice à la résistance.

Ces débats, loin de diminuer l'importance du livre, témoignent de sa puissance dérangeante. Le roman touche un nerf trop vif pour laisser indifférent. Schwarz-Bart lui-même fut profondément affecté par ces controverses et se tourna ensuite vers la littérature caribéenne, co-écrivant avec son épouse guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart le roman Un plat de porc aux bananes vertes (1967), puis publiant seul La Mulâtresse Solitude (1972). Mais il ne revint jamais au thème de la Shoah dans un roman — un retrait qui a contribué à sa légende.

L'héritage littéraire : la mémoire juive dans la littérature française

Le Dernier des Justes a ouvert la voie à toute une tradition de littérature de la mémoire juive en France. Sans ce roman fondateur, les œuvres de Patrick Modiano (prix Nobel 2014, obsédé par l'Occupation et la disparition), de Georges Perec (W ou le souvenir d'enfance, 1975) ou plus récemment de Laurent Binet (HHhH, 2010) se situent dans un paysage littéraire que Schwarz-Bart a contribué à façonner.

Aujourd'hui, alors que les derniers témoins directs de la Shoah disparaissent, Le Dernier des Justes prend une dimension nouvelle. Le roman n'est plus seulement une œuvre littéraire : il est un acte de mémoire, un monument textuel qui assure la transmission de ce qui ne doit pas être oublié. Pour les nouvelles générations de lecteurs, il reste la meilleure porte d'entrée littéraire vers la compréhension de ce que la France et l'Europe ont traversé au XXe siècle.

« Parfois, il est vrai, le cœur voudrait crier son amour, son horreur, crier la folie de l'homme, mais le plus souvent il aspire au silence, il balbutie, il s'enfonce plus avant dans la mémoire. Le Dernier des Justes est un livre qui fait ce que la littérature fait de plus grand : il refuse l'oubli. » — La Rédaction