La distribution : le nerf de la guerre de l'édition
Un livre magnifique qui n'arrive pas en librairie n'existe pas. La distribution est le maillon logistique essentiel entre l'éditeur et le point de vente. C'est un secteur méconnu du grand public mais absolument vital pour l'industrie du livre. En France, le marché de la distribution est dominé par quelques grandes plateformes, dont les entrepôts gigantesques brassent des centaines de millions de livres chaque année.
Distribution vs diffusion : quelle différence ?
Ces deux termes sont souvent confondus, mais ils désignent des métiers très différents :
- La diffusion — C'est le travail commercial : les représentants qui sillonnent les librairies pour présenter les nouveautés, négocier les mises en avant (vitrines, tables, têtes de gondole) et transmettre les commandes. Un bon diffuseur connaît personnellement les libraires de son secteur et sait quels titres leur conviennent.
- La distribution — C'est la logistique pure : stockage des livres dans des entrepôts, préparation des commandes (picking), expédition vers les points de vente, gestion des retours (invendus). La distribution exige des infrastructures lourdes : des entrepôts de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, des systèmes informatiques sophistiqués et une logistique millimétrée.
- Souvent, le même prestataire fait les deux (diffusion-distribution), ce qu'on appelle un diffuseur-distributeur.
Les principaux distributeurs en France
- Hachette Distribution — Le plus grand distributeur français et l'un des plus importants au monde. Son entrepôt de Maurepas (Yvelines), d'une superficie de plus de 40 000 m², traite environ 150 millions d'exemplaires par an. Hachette Distribution distribue non seulement les marques du groupe Hachette (Grasset, Fayard, Stock, Calmann-Lévy, Le Livre de Poche, Larousse) mais aussi des éditeurs indépendants partenaires.
- Interforum (Editis/Vivendi) — Le deuxième distributeur français. Basé à Malesherbes (Loiret), il distribue toutes les marques du groupe Editis (Plon, Robert Laffont, Julliard, Presses de la Cité, Pocket, 10/18) ainsi que des éditeurs tiers.
- Sodis / Union Distribution (Madrigall) — La structure de distribution du groupe Madrigall. Distribue Gallimard, Flammarion, Casterman et leurs nombreuses filiales. La Sodis est réputée pour la qualité de sa force de vente.
- Harmonia Mundi Distribution — Le principal distributeur indépendant français. Basé à Arles, il distribue Actes Sud, Babel et de nombreux éditeurs indépendants de qualité. C'est souvent le premier choix des petits éditeurs ambitieux qui cherchent un distributeur.
- MDS (Média-Diffusion / Média-Participations) — Distribue les éditeurs du groupe Média-Participations (Dargaud, Dupuis, Le Lombard pour la BD) ainsi que Le Seuil et La Martinière.
- Dilisco / UD (Union Distribution) — Spécialiste des petits et moyens éditeurs. Offre des solutions adaptées aux structures qui n'ont pas le volume nécessaire pour intéresser les grands distributeurs.
- CEDIF / Daudin Distribution — Diffusion spécialisée dans l'édition régionale, les ouvrages de niche et les éditeurs très spécialisés.
- Les Belles Lettres Distribution — Spécialisé dans les sciences humaines, la philosophie et les textes classiques.
Le fonctionnement concret de la distribution
Voici le parcours d'un livre, de l'imprimerie au lecteur :
- Impression : le livre sort de l'imprimerie et est livré à l'entrepôt du distributeur.
- Stockage : le livre est référencé, codé (code-barres EAN/ISBN) et stocké dans les rayonnages de l'entrepôt.
- Commande : un libraire commande le livre, soit directement auprès du représentant, soit via la plateforme informatique (Dilicom en France, qui centralise les commandes).
- Préparation (picking) : l'exemplaire est prélevé dans les rayonnages, emballé et intégré au colis du libraire.
- Expédition : le colis part en transport et arrive chez le libraire sous 24 à 48 heures.
- Retours : si le livre ne se vend pas, le libraire peut le retourner au distributeur. C'est le système de l'office et des retours, spécificité du marché du livre.
Chiffres clés de la distribution en France
- ~420 millions de livres vendus par an en France
- Hachette Distribution traite environ 150 millions d'exemplaires par an
- Le taux de retour moyen est d'environ 25 % (un livre sur quatre retourne chez le distributeur invendu)
- Un livre met en moyenne 24 à 48 heures entre la commande du libraire et la livraison
- La commission du distributeur représente environ 8 à 15 % du prix HT du livre
- La commission du diffuseur représente environ 5 à 8 % supplémentaires
Comment un petit éditeur se fait distribuer ?
Pour un petit éditeur, trouver un distributeur est une étape cruciale — et souvent la plus difficile. Sans distribution, ses livres ne seront tout simplement pas disponibles en librairie. Voici les options :
- Intégrer un grand distributeur — Difficile pour un jeune éditeur. Il faut généralement un catalogue d'au moins 20-30 titres et un chiffre d'affaires minimum. Les conditions sont exigeantes : le distributeur prend 15-25 % du prix HT.
- Passer par un distributeur spécialisé — Harmonia Mundi, Dilisco ou Les Belles Lettres Distribution acceptent de plus petits éditeurs, à condition que le catalogue soit cohérent et de qualité.
- L'auto-distribution — L'éditeur gère lui-même le stockage et les envois. Possible pour de très petites structures, mais extrêmement chronophage et limitant (pas d'accès aux commandes Dilicom des libraires).
- Le print-on-demand (impression à la demande) — Via des plateformes comme BoD ou IngramSpark, le livre est imprimé à la commande. Pas besoin de stock, mais les coûts unitaires sont plus élevés.
Les enjeux actuels de la distribution
Le secteur fait face à plusieurs défis majeurs :
- La concurrence d'Amazon : avec son entrepôt de Lauwin-Planque et ses délais de livraison ultra-courts, Amazon court-circuite les circuits de distribution traditionnels.
- La hausse des coûts logistiques : énergie, transport, main-d'œuvre — les coûts augmentent alors que les marges restent serrées.
- La surproduction éditoriale : 70 000 nouveautés par an saturent les capacités de stockage et augmentent les taux de retour.
« En édition, on dit souvent : pas de distribution, pas de livre. C'est brutal, mais c'est la réalité du marché. Un chef-d'œuvre sans distributeur est un manuscrit de plus dans un tiroir. »