Littérature

Moi les hommes, je les déteste de Pauline Harmange : résumé et analyse

Moi les hommes je les déteste Pauline Harmange résumé

Le petit livre qui a fait trembler le ministère

Moi les hommes, je les déteste de Pauline Harmange est un essai de 80 pages publié en août 2020 par une minuscule maison d'édition, Monstrograph, avec un tirage initial de… 450 exemplaires. Il aurait pu rester confidentiel. C'est un fonctionnaire du ministère de l'Égalité qui lui a offert sa célébrité : en menaçant l'éditeur de poursuites pour « incitation à la haine en raison du sexe », il a provoqué un effet Streisand spectaculaire. En quelques jours, le livre est en rupture de stock, repris par les éditions du Seuil, traduit dans une vingtaine de langues et vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde.

L'anecdote est savoureuse — et révélatrice. Un essai qui revendique la misandrie comme posture politique a déclenché plus de colère qu'un siècle de misogynie littéraire. Le deux poids, deux mesures est au cœur du propos de Pauline Harmange.

Résumé de l'essai

L'essai est court, direct, sans détour. En 80 pages, Harmange pose une thèse provocatrice : la misandrie est une réponse légitime et même salutaire à la domination masculine. Non pas la haine irrationnelle de chaque homme individuellement, mais une méfiance collective envers le groupe social « hommes » et les privilèges qu'il détient dans une société patriarcale.

Le constat de départ

Harmange part d'un constat simple : les femmes ont de bonnes raisons de se méfier des hommes. Les chiffres des violences conjugales (en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint), du harcèlement de rue, des agressions sexuelles, des inégalités salariales, de la charge mentale — tout cela n'est pas une invention féministe, ce sont des faits documentés. Face à cette réalité, demander aux femmes de continuer à « aimer les hommes » sans condition est, selon Harmange, une injonction injuste.

La misandrie comme libération

Le cœur de l'essai défend l'idée que la misandrie n'est pas un miroir de la misogynie. La misogynie tue — elle se traduit par des violences physiques, des féminicides, des discriminations systémiques. La misandrie, elle, ne tue personne. Elle est au pire un agacement, au mieux une stratégie de survie : se méfier du groupe dominant pour mieux se protéger.

Harmange revendique la misandrie comme un geste de lucidité : reconnaître que le système est déséquilibré et refuser de faire semblant que tout va bien. Elle ne dit pas que tous les hommes sont mauvais — elle dit que le système de domination masculine produit des comportements toxiques, et que les femmes ont le droit de s'en agacer, de s'en plaindre et même de s'en moquer.

La sororité comme horizon

La partie la plus lumineuse de l'essai n'est pas celle sur les hommes — c'est celle sur les femmes entre elles. Harmange défend la sororité comme alternative : au lieu de concentrer toute leur énergie affective sur les hommes (compagnons, pères, frères), les femmes gagnent à investir leurs amitiés féminines, à se soutenir mutuellement, à créer des espaces de solidarité. La misandrie, dans cette perspective, n'est pas une fin en soi — c'est un déblayage qui fait de la place pour la sororité.

Les thèmes centraux

La dissymétrie entre misogynie et misandrie

L'argument central de l'essai repose sur une asymétrie de pouvoir. La misogynie est un système — elle structure les institutions, les lois, les représentations, les violences. La misandrie est une réaction individuelle à ce système. Comparer les deux, c'est comparer un coup de poing et un haussement d'épaules. Harmange insiste : on ne peut pas mettre sur le même plan la colère de l'opprimé et la violence de l'oppresseur.

L'injonction à la bienveillance

L'essai décortique la pression sociale qui exige des femmes qu'elles soient toujours bienveillantes — même envers ceux qui les maltraitent. « Pas tous les hommes », « Il faut éduquer plutôt que haïr », « La haine n'est jamais la solution » : Harmange montre que ces injonctions, bien intentionnées en apparence, servent à désamorcer la colère légitime des femmes et à maintenir le statu quo.

Le féminisme de la colère

Harmange s'inscrit dans une tradition féministe qui revendique la colère comme émotion politique. De Valerie Solanas (SCUM Manifesto) à Virginie Despentes (King Kong Théorie), en passant par Sara Ahmed (Living a Feminist Life), la colère féministe a toujours été un moteur de changement social. Harmange ne prétend pas inventer quelque chose de nouveau — elle actualise cette tradition pour la génération post-MeToo.

La polémique

La réaction du fonctionnaire du ministère de l'Égalité, Ralph Zurmély, a transformé un micro-essai confidentiel en événement médiatique. En menaçant Monstrograph de poursuites, il a involontairement confirmé la thèse du livre : un homme en position de pouvoir tente de faire taire une femme qui exprime sa colère. L'ironie a été relevée par toute la presse.

La polémique a été vive. Les uns y ont vu un pamphlet sexiste inversé, les autres un geste de libération nécessaire. Les plateaux télé se sont enflammés, les chroniqueurs se sont déchaînés, les réseaux sociaux ont explosé. Le livre a été qualifié de « dangereux », « irresponsable », « salutaire », « génial » — tout cela en même temps. C'est précisément le type de réaction que Harmange analyse dans son essai : la colère masculine face à la moindre remise en question de ses privilèges.

Notre avis critique

Les points forts :

  • La brièveté et la clarté — 80 pages, une thèse, pas de jargon. L'essai est accessible à tous, y compris à ceux qui n'ont jamais lu de théorie féministe.
  • Le ton personnel et direct — Harmange parle depuis son expérience, pas depuis une chaire universitaire. C'est un essai incarné.
  • La partie sur la sororité, qui dépasse la provocation pour proposer une alternative concrète et lumineuse.
  • La capacité à poser un débat que la société française évitait — le droit des femmes à la colère, sans euphémisme ni précaution oratoire.

Les limites :

  • La brièveté est aussi une faiblesse : certains arguments sont esquissés plutôt que développés. L'essai manque de nuances sur la diversité des masculinités (hommes racisés, homosexuels, précaires).
  • Le titre provocateur ferme la porte à beaucoup de lecteurs (et lectrices) qui auraient pu être convaincu(e)s par le contenu, moins radical que le titre ne le laisse croire.
  • L'essai s'adresse avant tout à un public déjà convaincu — il prêche les converties plus qu'il ne convertit les sceptiques.
  • L'absence de données sociologiques solides au-delà des chiffres les plus connus affaiblit l'argumentaire face aux critiques exigeants.

Fiche pratique

  • Titre : Moi les hommes, je les déteste
  • Autrice : Pauline Harmange
  • Éditeur : Monstrograph (2020), puis Seuil (2020)
  • Pages : 80 pages
  • Prix : environ 6 €
  • Thèmes : misandrie, féminisme, sororité, patriarcat, colère politique, post-MeToo
  • Pour qui : lectrices et lecteurs de Virginie Despentes (King Kong Théorie), Mona Chollet (Sorcières, Réinventer l'amour), Rebecca Solnit (Ces hommes qui m'expliquent la vie), Camille Froidevaux-Metterie

« Le mérite de Moi les hommes, je les déteste n'est pas de convaincre — c'est de poser sur la table un mot que personne n'osait prononcer et de montrer qu'il ne mord pas. En 80 pages, Pauline Harmange a fait ce que des millénaires de patriarcat n'avaient pas réussi à empêcher : donner un nom à une colère légitime et refuser de s'en excuser. »