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Comédies françaises d'Éric Reinhardt : résumé, critique littéraire et analyse

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Un roman qui raconte comment la France a perdu Internet

Comédies françaises d'Éric Reinhardt, publié chez Gallimard en janvier 2020, est un roman inclassable — à la fois enquête historique, portrait d'un jeune homme en quête de sens, satire du pouvoir français et réflexion sur le destin manqué d'une nation. En 500 pages, Reinhardt parvient à mêler l'histoire vraie de l'invention d'Internet en France et sa destruction par les lobbies industriels, avec le parcours d'un jeune journaliste idéaliste dans le Paris contemporain.

Le résultat est un objet littéraire singulier, drôle et amer, qui a divisé la critique mais n'a laissé personne indifférent. Sélectionné pour le prix Goncourt 2020, Comédies françaises s'est imposé comme l'un des romans français les plus ambitieux de ces dernières années.

Résumé : deux histoires en miroir

Le roman entrecroise deux fils narratifs qui finissent par se répondre.

Dimitri, le jeune journaliste

Dimitri Marguerite, 26 ans, est un jeune journaliste parisien qui travaille pour un média en ligne. Passionné, cultivé, un peu naïf, il rêve de grand journalisme d'investigation dans un monde médiatique dominé par le buzz et le clic. Sa vie sentimentale est chaotique : il enchaîne les histoires d'amour avec une intensité et une maladresse touchantes, cherchant dans chaque femme une forme d'absolu qu'il ne trouve jamais.

Un jour, Dimitri tombe sur une histoire incroyable — une histoire vraie que personne ne raconte : celle de Louis Pouzin et de l'invention française d'Internet. Il décide d'en faire un article, puis une enquête, puis une obsession.

Louis Pouzin et le datagramme

C'est la partie la plus fascinante du roman — et elle est entièrement vraie. Dans les années 1970, l'ingénieur français Louis Pouzin invente le datagramme, la technologie de transmission de données par paquets qui est le fondement technique d'Internet. Son réseau expérimental, Cyclades, est en avance sur les travaux américains (ARPANET). Les Américains eux-mêmes reconnaissent l'apport décisif de Pouzin : Vint Cerf, considéré comme le « père d'Internet », a publiquement déclaré que le protocole TCP/IP s'inspirait directement du datagramme de Pouzin.

Mais en France, le projet Cyclades est sabordé. La Direction Générale des Télécommunications (l'ancêtre de France Télécom), sous l'influence des lobbies industriels, préfère développer le Minitel — un réseau centralisé, contrôlé, fermé, aux antipodes de la logique ouverte et décentralisée d'Internet. Le Minitel rapporte de l'argent aux opérateurs ; un réseau ouvert comme Internet ne rapporte rien à personne en particulier. Le choix est économique, pas technique.

Résultat : la France, qui avait inventé la technologie fondamentale d'Internet, laisse les États-Unis développer le réseau mondial. C'est l'une des plus grandes occasions manquées de l'histoire technologique française.

Les thèmes : pouvoir, lâcheté et occasions manquées

La comédie du pouvoir français

Le titre du roman dit tout : Comédies françaises, au pluriel. Le livre décrit un pays où les décisions cruciales sont prises par des technocrates qui privilégient les intérêts de court terme, les rentes industrielles et les réseaux de pouvoir au détriment de l'innovation et de l'intérêt général. Le sabordage du réseau Cyclades est une métaphore de la relation française au progrès : le pays a les idées, les ingénieurs, les cerveaux — mais pas la volonté politique de les soutenir quand les lobbies s'en mêlent.

La jeunesse et l'idéalisme

Dimitri est le miroir contemporain de Louis Pouzin. Comme Pouzin, il est passionné, brillant et convaincu que la vérité finira par triompher. Comme Pouzin, il se heurte à un système qui ne veut pas entendre ce qu'il a à dire. Le parallèle entre les deux époques — les années 1970 et les années 2020 — suggère que rien n'a vraiment changé : la France continue de gâcher ses talents et d'étouffer ses visionnaires.

L'amour comme comédie

Les aventures sentimentales de Dimitri forment le contrepoint léger du roman. Reinhardt excelle à décrire les débuts d'une relation amoureuse — l'exaltation, les malentendus, les projections fantasmatiques — avec une précision et un humour qui rappellent Stendhal analysant la cristallisation amoureuse. L'amour chez Reinhardt est toujours une comédie : on joue un rôle, on se ment, on se trompe sur l'autre et sur soi-même.

Le style : érudition et énergie narrative

Le style d'Éric Reinhardt est reconnaissable entre mille : des phrases longues, sinueuses, érudites, qui accumulent les détails, les parenthèses, les incises, dans un souffle narratif qui ne retombe jamais. Certains lecteurs trouvent cette écriture jubilatoire ; d'autres la jugent bavarde. C'est une question de goût, mais il faut reconnaître que Reinhardt maîtrise parfaitement sa mécanique.

Le roman alterne les registres avec une aisance impressionnante : pages d'investigation technique sur les réseaux informatiques, scènes de comédie sentimentale, digressions sur l'histoire industrielle française, portraits acides de hauts fonctionnaires. Le tout tient ensemble grâce à la voix narrative — celle d'un auteur passionné, indigné et drôle à la fois.

La réception critique

Comédies françaises a suscité des réactions contrastées dans la presse littéraire :

Les éloges :

  • Le Monde des Livres a salué « un roman d'une ambition rare, qui parvient à transformer une histoire d'ingénieurs en épopée littéraire ».
  • Télérama a souligné « la virtuosité narrative de Reinhardt, capable de rendre passionnante l'histoire du datagramme — ce qui est un exploit en soi ».
  • Les Inrockuptibles ont parlé d'« un grand roman français sur la France, ses grandeurs et ses lâchetés ».

Les réserves :

  • Certains critiques ont trouvé le roman trop long (500 pages) et les aventures sentimentales de Dimitri moins convaincantes que la partie historique.
  • D'autres ont reproché à Reinhardt un ton parfois professoral, avec des passages qui ressemblent davantage à un essai qu'à un roman.
  • Le personnage de Dimitri a été jugé par certains comme un alter ego trop transparent de l'auteur, sans suffisamment d'épaisseur romanesque propre.

Pour qui est ce livre ?

Comédies françaises est fait pour vous si :

  • Vous aimez les romans ambitieux qui mêlent fiction et histoire vraie (dans la lignée de HHhH de Laurent Binet ou d'Anatomie d'un instant de Javier Cercas).
  • Vous êtes intéressé par l'histoire d'Internet et les choix technologiques qui ont façonné le monde numérique.
  • Vous aimez les écritures généreuses et érudites, les phrases longues et les digressions assumées.
  • Vous cherchez un roman engagé qui interroge les dysfonctionnements de la France sans tomber dans le pamphlet.

En revanche, passez votre chemin si vous préférez les romans courts et épurés, ou si les développements techniques sur les réseaux informatiques risquent de vous rebuter.

Fiche pratique

  • Titre : Comédies françaises
  • Auteur : Éric Reinhardt
  • Éditeur : Gallimard (janvier 2020), Folio (poche, 2021)
  • Pages : 496 pages (grand format), 544 pages (poche)
  • Prix : ~9 € (poche), ~22 € (grand format)
  • Genre : roman / enquête historique
  • Distinctions : sélection Goncourt 2020, prix des Lecteurs de L'Express 2020

« Comédies françaises est le roman d'un scandale méconnu : comment un pays qui avait inventé la clé d'Internet a préféré le Minitel. Éric Reinhardt en fait une métaphore de la France tout entière — brillante, inventive, et fatalement incapable de croire en ses propres audaces. »