Livres

La Bête de Frank Pé et Zidrou : critique, résumé et analyse de la BD événement

La Bête Frank Pé Zidrou BD critique analyse Marsupilami

Quand le Marsupilami devient une œuvre d'art

Oubliez le Marsupilami des dessins animés. Oubliez la créature jaune et bondissante de Franquin, les gags et les aventures bon enfant de Spirou. La Bête, signée Frank Pé au dessin et Zidrou au scénario, publiée chez Dupuis à partir de 2020, est une réinvention radicale du personnage — un projet artistique ambitieux qui transforme un animal de BD humoristique en une créature sauvage, vulnérable et profondément émouvante, plongée dans un monde d'une cruauté bien réelle.

Saluée unanimement par la critique, couronnée de prix (dont le prix des libraires de bande dessinée), vendue à plus de 200 000 exemplaires, la série La Bête est l'une des plus grandes réussites de la bande dessinée franco-belge contemporaine. En trois tomes — et avec une ambition graphique hors du commun —, Frank Pé et Zidrou ont créé un chef-d'œuvre qui touche autant les amateurs de BD que les néophytes.

Résumé : un animal égaré dans le monde des hommes

Nous sommes en Belgique, dans les années 1950. Un cargo en provenance d'Amérique du Sud accoste au port d'Anvers. Dans sa cale, parmi les marchandises exotiques, se trouve une créature inconnue : un animal étrange, couvert d'une fourrure jaune à taches noires, doté d'une queue démesurément longue. C'est un marsupilami — mais le mot n'existe pas encore. Pour tout le monde, c'est simplement une bête.

L'animal, arraché à sa forêt palombienne, est vendu à un cirque minable qui parcourt les campagnes belges. Enfermé dans une cage trop petite, battu, affamé, exposé comme un monstre de foire, le marsupilami est réduit à l'état de curiosité souffrante. Il ne comprend rien à ce monde froid, gris et hostile — si loin de la canopée luxuriante où il est né.

C'est alors qu'il croise le chemin d'un jeune garçon — un enfant lui aussi maltraité, lui aussi seul, lui aussi en marge du monde. Entre l'animal sauvage et l'enfant blessé naît un lien silencieux, fait de regards et de gestes, de confiance fragile et de tendresse maladroite. Ce lien est le cœur battant du récit.

L'histoire est en grande partie autobiographique : Frank Pé a grandi dans la Belgique des années 1950 et a puisé dans ses propres souvenirs d'enfance — la brutalité des adultes, la solitude, le refuge trouvé auprès des animaux — pour construire ce récit. Le marsupilami est une métaphore de tout ce qui est sauvage, libre et fragile dans un monde qui ne tolère que la soumission.

L'exploit graphique de Frank Pé

Le dessin de Frank Pé est, à lui seul, une raison suffisante pour lire La Bête. L'artiste, connu pour ses couvertures de Spirou dans les années 1980 et pour sa maîtrise de la peinture animalière, livre ici le travail de sa vie.

Un marsupilami réaliste

Pour la première fois dans l'histoire de la bande dessinée, le marsupilami est dessiné de manière réaliste. Plus de rondeurs cartoon, plus de expressions humaines comiques : Frank Pé a étudié l'anatomie des primates, des félins et des mustélidés pour donner au marsupilami un corps crédible, un pelage tangible, des yeux expressifs mais animaux. Le résultat est saisissant : on croit à cette créature. On sent sa fourrure, on perçoit sa peur, on devine ses instincts.

La Belgique des années 1950

Le décor est aussi spectaculaire que le personnage. Frank Pé reconstitue la Belgique rurale de l'après-guerre avec une précision documentaire et une atmosphère qui évoquent les photographies de l'époque : les routes de campagne boueuses, les cafés enfumés, les fermes austères, les ciels bas et gris du plat pays. Chaque case est une peinture à part entière — certaines planches sont de véritables tableaux dignes d'être encadrés.

La technique mixte

Frank Pé utilise une technique mixte — aquarelle, encre, crayons, peinture acrylique — qui donne aux planches une richesse visuelle exceptionnelle. Les scènes de nature (la forêt, les champs, le ciel) sont d'une beauté contemplative ; les scènes de violence (la cage, le fouet, la foule hostile) sont d'une brutalité physique qui prend aux tripes. Cette alternance entre beauté et cruauté est au cœur de l'esthétique du livre.

Les thèmes : innocence, cruauté et liberté

L'enfance maltraitée

Le parallèle entre l'animal captif et l'enfant battu est le ressort émotionnel central du récit. Dans la Belgique des années 1950, la maltraitance infantile était banalisée — les coups, les humiliations, le travail forcé faisaient partie de l'« éducation ». Frank Pé, qui a vécu cette époque, ne cherche pas à embellir : les adultes du récit sont pour la plupart brutaux, indifférents ou lâches. Seul l'enfant — et la bête — conservent une forme d'innocence que le monde cherche à briser.

Le rapport à l'animal

La Bête est aussi une réflexion profonde sur notre rapport aux animaux. Le marsupilami n'est pas un personnage anthropomorphe qui parle et pense comme un humain — c'est un animal, avec des instincts, des peurs, des besoins que les humains ne comprennent pas et ne cherchent pas à comprendre. Le cirque, la cage, le fouet : ce sont les instruments d'une domination que nous exerçons encore aujourd'hui sur le vivant. Le livre ne fait pas la morale — il montre, simplement, et c'est plus efficace que n'importe quel discours.

La liberté comme horizon

Tout le récit tend vers un seul objectif : la liberté. La liberté du marsupilami, qui rêve de retrouver sa forêt. La liberté de l'enfant, qui rêve d'échapper à un monde d'adultes qui le blesse. Cette quête de liberté commune est ce qui unit les deux personnages et donne au récit sa tension narrative et sa charge émotionnelle.

La réception critique

La Bête a reçu un accueil exceptionnellement positif :

  • dBD Magazine : « Un chef-d'œuvre absolu. Frank Pé signe les plus belles planches de sa carrière et probablement les plus belles planches de BD de l'année. »
  • Télérama : « La Bête est une œuvre d'une puissance émotionnelle rare. On entre dans cet album comme dans un musée — et on en ressort le cœur serré. »
  • Le Monde : « Frank Pé et Zidrou réinventent le Marsupilami avec une audace et une sensibilité qui forcent l'admiration. La BD comme art majeur. »
  • Babelio : note moyenne de 4,3/5 avec des centaines d'avis enthousiastes.

Les rares réserves concernent le rythme (certains lecteurs habitués aux BD classiques trouvent le récit lent) et la violence de certaines scènes (le livre n'est pas recommandé pour les très jeunes lecteurs).

Pour qui est ce livre ?

La Bête est fait pour vous si :

  • Vous aimez la bande dessinée d'auteur et cherchez des œuvres qui repoussent les limites du medium.
  • Vous êtes sensible à la cause animale et aux récits sur le rapport entre l'homme et la nature.
  • Vous aimez les belles images — chaque planche de Frank Pé est une œuvre d'art.
  • Vous avez grandi avec Spirou et le Marsupilami et vous voulez redécouvrir cette créature sous un jour totalement inédit.
  • Vous cherchez un cadeau BD haut de gamme (les éditions grand format sont somptueuses).

Fiche pratique

  • Titre : La Bête (3 tomes)
  • Dessin : Frank Pé
  • Scénario : Zidrou
  • Éditeur : Dupuis
  • Tome 1 : 2020 — Tome 2 : 2022 — Tome 3 : 2023
  • Pages : 72 à 80 pages par tome
  • Prix : ~16 € par tome (édition standard), ~35-50 € (éditions spéciales grand format)
  • Public : adolescents et adultes (scènes de violence)
  • Distinctions : prix des libraires de BD, sélection Angoulême

« La Bête n'est pas une BD sur le Marsupilami. C'est une BD sur ce que nous faisons aux êtres qui ne peuvent pas se défendre — les animaux, les enfants, les différents. Et c'est une des plus belles choses que la bande dessinée ait produites ces dernières années. »