Un livre qui divise — et c'est précisément sa force
Love Me Tender de Constance Debré, publié chez Flammarion en janvier 2020 (disponible en poche chez J'ai Lu), est un livre qui ne laisse personne indifférent. Encensé par une partie de la critique littéraire pour sa radicalité et sa langue sèche, rejeté par d'autres pour sa froideur apparente et ses choix de vie jugés incompréhensibles, ce récit autobiographique de 180 pages est l'un des textes les plus marquants de la littérature française contemporaine.
Constance Debré n'est pas une inconnue quand elle publie Love Me Tender. Née en 1972, petite-nièce de Michel Debré (Premier ministre du général de Gaulle) et fille de l'avocat pénaliste François Debré, elle a elle-même exercé comme avocate pendant quinze ans avant de tout quitter pour écrire. Son premier livre, Play Boy (Stock, 2018), racontait déjà son coming-out tardif et la rupture avec sa vie d'avant. Love Me Tender en est la suite — plus dure, plus radicale, plus dérangeante.
Résumé : perdre un fils pour se trouver soi-même
Le récit commence là où Play Boy s'arrêtait. Constance Debré a quitté son mari pour vivre avec des femmes. En représailles, son ex-mari engage une procédure judiciaire pour obtenir la garde exclusive de leur fils. L'argument, à peine voilé : une mère lesbienne n'est pas une bonne mère.
Le livre raconte cette bataille juridique — les audiences, les expertises psychologiques, les rapports sociaux, le regard des institutions sur une femme qui refuse de correspondre à l'image attendue de la maternité. Constance Debré perd progressivement ses droits de visite. Elle voit son fils de moins en moins. Le système, conçu pour « protéger l'enfant », devient l'instrument d'une punition.
Mais Love Me Tender n'est pas seulement le récit d'une mère à qui l'on retire son enfant. C'est le récit d'une femme qui refuse le chantage affectif et les assignations sociales. Constance Debré ne se victimise jamais. Elle ne pleure pas, ne supplie pas, ne s'effondre pas — du moins pas sur la page. Elle décrit les faits avec une froideur qui a dérouté beaucoup de lecteurs : comment peut-on parler de la perte de son fils avec aussi peu d'émotion apparente ?
C'est là que réside la provocation fondamentale du livre. Debré refuse le registre larmoyant que l'on attend d'une mère séparée de son enfant. Elle refuse le rôle de la victime. Elle refuse même, par moments, le rôle de la mère. Ce refus est sa manière de résister au système qui l'a condamnée.
Les thèmes : maternité, liberté, dépouillement
La maternité en question
Love Me Tender pose une question tabou : une femme peut-elle être autre chose qu'une mère ? Dans notre société, la maternité reste le rôle suprême assigné aux femmes. Une femme qui quitte son mari est critiquée ; une femme qui semble « ne pas assez souffrir » de la perte de son enfant est condamnée. Debré refuse cette injonction. Elle aime son fils, mais elle refuse de faire de cet amour un spectacle ou une prison.
Le dépouillement radical
Parallèlement à la procédure judiciaire, Constance Debré se défait de tout : son appartement, ses meubles, ses vêtements, ses relations sociales. Elle vit dans des chambres d'hôtel, nage des kilomètres chaque jour à la piscine, possède deux sacs pour tout bagage. Ce dépouillement n'est pas de la misère — c'est un choix existentiel. Debré se débarrasse de tout ce qui n'est pas essentiel pour atteindre une forme de liberté absolue.
On pense à Diogène dans son tonneau, aux stoïciens, à Thoreau dans sa cabane. La référence n'est pas littéraire par hasard : Debré est une intellectuelle qui a lu la philosophie grecque, et son dépouillement est autant un acte de pensée qu'un acte de vie.
Le corps comme dernier refuge
Quand on n'a plus rien — plus de fils, plus de maison, plus de statut social —, il reste le corps. La natation, omniprésente dans le récit, est le seul rituel qui structure les journées de Constance Debré. La piscine est son monastère, l'eau son refuge. Les scènes de nage sont parmi les plus belles du livre : des pages où le corps reprend ses droits sur le mental, où la fatigue physique apaise la douleur psychique.
Le style : une sécheresse volontaire
Le style de Constance Debré est ce qui frappe en premier — et ce qui divise le plus. Des phrases courtes, parfois nominales. Pas d'adjectifs superflus. Pas de métaphores fleuries. Pas de psychologie explicite. Le texte avance comme un rapport de police, factuel, sec, sans concession.
Quelques exemples représentatifs du ton :
« Je nage. Je nage tous les jours. Je nage parce que c'est la seule chose qui me reste. »
« Mon fils ne me reconnaîtra pas. C'est comme ça. »
Cette écriture n'est pas un manque de talent — c'est un parti pris esthétique radical. Debré écrit comme elle vit : sans ornement, sans complaisance, sans filet. On pense à Marguerite Duras pour la sécheresse, à Annie Ernaux pour l'autofiction sociale, à Emmanuel Carrère pour le mélange de récit personnel et de réflexion sur le réel. Mais Debré a une voix qui n'appartient qu'à elle — plus froide que Duras, plus provocante qu'Ernaux, plus radicale que Carrère.
La réception critique : des avis très partagés
Love Me Tender a suscité des réactions passionnées dans la presse littéraire :
Les éloges :
- Le Monde des Livres a salué « un texte d'une radicalité rare, qui interroge nos certitudes sur la maternité et la norme sociale ».
- Les Inrockuptibles ont parlé d'« un des textes les plus puissants de la rentrée, une écriture au scalpel ».
- Télérama a souligné « le courage d'une femme qui ose écrire ce que personne ne veut entendre ».
Les réserves :
- Certains critiques ont reproché à Debré une posture d'indifférence jugée artificielle. « On peine à croire qu'une mère puisse écrire sur la perte de son fils avec aussi peu d'affect », notait un chroniqueur du Figaro Littéraire.
- D'autres ont critiqué le narcissisme du projet : un livre sur soi, par soi, pour soi, dans une tradition d'autofiction française que certains jugent complaisante.
- Le reproche le plus fréquent concerne le fils, absent du récit en tant que personne. Il est un enjeu, un objet de procédure, mais jamais un personnage à part entière. C'est un choix narratif défendable (Debré refuse de l'exposer), mais qui laisse un vide.
Pour qui est ce livre ?
Love Me Tender est fait pour vous si :
- Vous aimez l'autofiction française (Ernaux, Angot, Louis, Carrère) et ses textes à la première personne qui interrogent le réel.
- Vous cherchez un texte court et percutant (180 pages) qui se lit d'une traite.
- Vous vous intéressez aux questions de genre, de maternité et de norme sociale.
- Vous aimez les écritures sèches et épurées, sans sentimentalisme.
En revanche, passez votre chemin si vous cherchez un récit émouvant au sens classique, une narration chaleureuse ou un personnage auquel vous identifier facilement. Debré ne cherche ni la sympathie ni l'empathie. Elle cherche la vérité — sa vérité, brute et sans filtre.
Fiche pratique
- Titre : Love Me Tender
- Auteure : Constance Debré
- Éditeur : Flammarion (janvier 2020), J'ai Lu (poche, 2021)
- Pages : 180 pages
- Prix : ~7 € (poche), ~18 € (grand format)
- Genre : autofiction / récit autobiographique
- Trilogie : Play Boy (2018) → Love Me Tender (2020) → Nom (2022)
« Constance Debré écrit comme on se jette à l'eau : sans hésiter, sans se retourner, sans chercher à plaire. Love Me Tender est un livre nu — et c'est cette nudité qui le rend si puissant. »