Un essai au cœur du débat contemporain
Le Crépuscule de l'universel est un essai ambitieux qui s'attaque à l'une des questions les plus brûlantes de notre époque : les valeurs universelles — droits de l'homme, raison, progrès, égalité — sont-elles en train de mourir ? À l'heure où le monde se fragmente en identités rivales, où le relativisme culturel conteste l'idée même de vérité partagée, où les démocraties libérales vacillent sous les coups des populismes, cet essai dresse un diagnostic lucide et alarmant sur l'état de l'universalisme.
Le titre fait écho au Crépuscule des idoles de Nietzsche — et ce n'est pas un hasard. Comme Nietzsche annonçait la mort de Dieu et l'effondrement des certitudes morales, l'auteur annonce ici le déclin de l'universel comme horizon commun de l'humanité. Non pas sa disparition totale, mais son affaiblissement progressif, son érosion sous les assauts conjugués du relativisme, de l'identitarisme et du cynisme géopolitique.
Résumé de l'essai
Première partie : la construction de l'universel
L'essai commence par une généalogie de l'universalisme. L'auteur retrace la lente construction de l'idée que certaines valeurs transcendent les cultures, les religions et les frontières. Depuis les philosophes grecs (le logos universel des stoïciens), en passant par le christianisme (l'égalité des âmes devant Dieu), les Lumières (la raison universelle de Kant, la Déclaration des droits de l'homme de 1789) et la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, l'universalisme s'est imposé comme le socle intellectuel de la modernité occidentale.
L'auteur ne cache pas que cette construction est aussi une histoire de pouvoir. L'universalisme des Lumières a coexisté avec la colonisation, l'esclavage et la domination impériale. Les Européens ont proclamé les droits universels tout en les refusant aux peuples colonisés. Cette contradiction originelle est le péché fondateur de l'universalisme — et c'est elle qui alimente aujourd'hui les critiques les plus virulentes.
Deuxième partie : les assaillants
Le cœur de l'essai analyse les forces qui érodent l'universel aujourd'hui :
- Le relativisme culturel — L'idée que chaque culture a ses propres valeurs et qu'aucune n'est supérieure aux autres. Poussé à l'extrême, le relativisme rend impossible tout jugement moral universel : si tout se vaut, rien ne vaut. L'excision est-elle condamnable partout ou seulement dans les sociétés qui la jugent telle ? Les droits des femmes sont-ils universels ou culturellement situés ?
- L'identitarisme — La montée des politiques identitaires, à droite comme à gauche, qui privilégient l'appartenance (raciale, ethnique, religieuse, de genre) sur la citoyenneté commune. L'auteur analyse comment le « droit à la différence » peut se retourner en « différence des droits » — chaque groupe revendiquant ses propres normes.
- Le populisme autoritaire — Des régimes comme la Russie de Poutine, la Chine de Xi Jinping ou la Turquie d'Erdoğan rejettent explicitement l'universalisme des droits de l'homme qu'ils qualifient d'impérialisme occidental. Ils proposent des modèles alternatifs fondés sur la souveraineté nationale, les « valeurs traditionnelles » et le primat de l'État sur l'individu.
- Le cynisme postmoderne — La perte de confiance dans les grands récits (progrès, raison, émancipation) théorisée par Lyotard. Si les grands récits sont morts, l'universel — le plus grand de tous les récits — n'a plus de fondement.
Troisième partie : peut-on sauver l'universel ?
L'essai ne se contente pas du diagnostic — il propose des pistes de reconstruction. L'auteur défend un universalisme renouvelé, qui tienne compte des critiques sans y céder :
- Un universalisme critique — Qui reconnaît ses origines européennes sans en conclure qu'il est invalide. Les droits de l'homme sont nés en Europe, mais cela ne signifie pas qu'ils ne valent que pour les Européens. La pénicilline aussi est née en Europe — personne ne refuse de la prescrire en Afrique pour autant.
- Un universalisme dialogique — Qui ne s'impose pas d'en haut mais se construit par le dialogue entre les cultures. L'universel n'est pas un catalogue figé de valeurs occidentales : c'est un horizon commun qui se négocie, s'enrichit et se transforme au contact de la diversité.
- Un universalisme concret — Qui ne se limite pas aux grands principes abstraits mais s'ancre dans des réalités matérielles : l'accès à l'eau, à la santé, à l'éducation, au logement. L'universel devient crédible quand il améliore concrètement la vie des gens.
Les thèmes centraux
L'universalisme est-il un ethnocentrisme déguisé ?
C'est la question la plus dérangeante de l'essai. Quand l'Occident promeut les droits de l'homme, promeut-il une valeur universelle ou ses propres valeurs en prétendant qu'elles sont universelles ? L'auteur refuse le raccourci : oui, l'universalisme a une histoire européenne. Mais une idée n'est pas réductible à son origine. La démocratie est née à Athènes — cela ne la rend pas exclusivement grecque. L'algèbre est née dans le monde arabe — personne ne la juge « culturellement musulmane ».
L'identité contre la citoyenneté
L'essai analyse avec finesse la tension entre identité et citoyenneté. Le modèle républicain français postule que le citoyen transcende ses appartenances particulières (religion, ethnie, classe). Le modèle communautariste anglo-saxon postule au contraire que les identités doivent être reconnues et protégées. L'auteur montre que les deux modèles sont en crise : le modèle français ne tient plus ses promesses d'égalité, le modèle anglo-saxon produit une fragmentation sociale qui empêche le vivre-ensemble.
La fatigue démocratique
L'universalisme est intimement lié à la démocratie libérale. Or celle-ci traverse une crise profonde : montée des extrêmes, défiance envers les institutions, abstention massive, fascination pour les « hommes forts ». L'essai montre que le recul de l'universel n'est pas seulement philosophique — il est politique. Quand les démocraties échouent à assurer la justice sociale, les citoyens se tournent vers des discours identitaires qui leur donnent au moins un sentiment d'appartenance.
Notre avis critique
Les points forts :
- Une synthèse remarquable d'un débat complexe, rendue accessible sans simplification abusive.
- L'honnêteté intellectuelle de l'auteur, qui reconnaît les failles de l'universalisme tout en le défendant.
- L'ancrage dans l'actualité — les exemples sont concrets, récents, vérifiables.
- La troisième partie, propositive et non résignée, qui empêche l'essai de sombrer dans le déclinisme.
Les limites :
- Le point de vue reste très eurocentré — les voix non occidentales sur l'universalisme (penseurs africains, asiatiques, latino-américains) sont insuffisamment représentées.
- La partie sur l'identitarisme manque parfois de nuance, amalgamant des mouvements très différents sous une même étiquette.
- Le style, rigoureux et analytique, peut rendre la lecture exigeante pour les non-initiés à la philosophie politique.
Pour qui est cet essai ?
- Les lecteurs intéressés par la philosophie politique — dans la lignée de Marcel Gauchet, Pierre Manent ou Myriam Revault d'Allonnes.
- Les étudiants en sciences politiques ou en philosophie — l'essai offre une synthèse utile pour les dissertations et les concours.
- Tous ceux qui s'interrogent sur les fractures du monde contemporain : identités, populismes, crise de la démocratie, relativisme.
- Les lecteurs de Yuval Noah Harari, François Jullien ou Amin Maalouf (Les Identités meurtrières) qui cherchent un complément francophone actualisé.
« Le Crépuscule de l'universel pose la question que personne ne veut affronter : et si l'idée que nous partageons quelque chose par-delà nos différences était en train de mourir ? L'essai ne prétend pas avoir la réponse — mais il a le mérite de formuler la question avec une clarté et une honnêteté qui obligent à penser. »