Littérature

Le Consentement de Vanessa Springora : critique littéraire du livre qui a brisé l'omerta

Le Consentement Vanessa Springora critique littéraire

Le livre qui a changé la donne

Le Consentement de Vanessa Springora, publié le 2 janvier 2020 aux éditions Grasset, est l'un de ces livres rares qui dépassent la littérature pour devenir un événement de société. En 200 pages d'une écriture précise et maîtrisée, Springora raconte comment, à l'âge de 14 ans, elle est tombée sous l'emprise de l'écrivain Gabriel Matzneff, alors âgé de 50 ans — un homme célébré par le monde littéraire parisien malgré ses écrits ouvertement pédophiles.

Le livre s'est vendu à plus de 250 000 exemplaires en quelques semaines et a provoqué un tremblement de terre dans le paysage littéraire et intellectuel français. Il a entraîné l'ouverture d'une enquête judiciaire contre Matzneff, le retrait de ses livres de la vente par Gallimard, et un débat national sur la complaisance du milieu littéraire français envers les prédateurs sexuels.

Qui est Vanessa Springora ?

Vanessa Springora, née en 1972 à Paris, n'est pas une inconnue du monde du livre. Éditrice de profession, elle a dirigé les éditions Julliard à partir de 2019. Fille unique d'une mère qui l'élève seule, elle grandit dans le quartier latin, à proximité des cercles littéraires parisiens. C'est cette proximité qui la mettra sur la route de Matzneff.

Le Consentement est son premier livre. Elle a mis trente ans à l'écrire — trente ans pour trouver les mots, le courage et la forme littéraire pour raconter ce qui lui est arrivé. Le résultat est un texte d'une maîtrise remarquable, qui ne cède jamais à la colère gratuite ni au règlement de comptes, mais qui dit la vérité avec une précision chirurgicale.

Résumé du livre

La rencontre

En 1985, Vanessa a 13 ans. Elle croise pour la première fois Gabriel Matzneff lors d'un dîner organisé par sa mère. Matzneff a 49 ans. C'est un écrivain reconnu, publié chez Gallimard et à la Table Ronde, chroniqueur au Monde et invité régulier des émissions littéraires. Il est aussi l'auteur de livres dans lesquels il décrit ouvertement ses relations sexuelles avec des mineurs — Les Moins de seize ans (1974) — sans que personne dans le milieu littéraire ne s'en offusque publiquement.

Matzneff repère Vanessa, commence à lui écrire des lettres. À 14 ans, elle est séduite par l'attention que lui porte cet homme de lettres. Il la fait entrer dans un monde d'adultes — restaurants, soirées littéraires, librairies — qui fascine l'adolescente. La relation devient sexuelle alors qu'elle n'a que 14 ans. Ce que la loi française considère comme un atteinte sexuelle sur mineur.

L'emprise

Springora décrit avec une lucidité glaçante la mécanique de l'emprise. Matzneff ne la séduit pas par la force mais par la culture, le prestige et la manipulation affective. Il lui écrit des lettres d'amour, la compare à Lolita de Nabokov, lui fait croire qu'elle est sa muse, son égale intellectuelle, la femme de sa vie. L'adolescente, en manque de figure paternelle, est piégée dans une relation qu'elle n'a pas les moyens de comprendre.

Ce qui rend le récit de Springora particulièrement accablant, c'est le rôle de l'entourage. Sa mère, d'abord méfiante, finit par tolérer la relation. Les amis de Matzneff la considèrent comme une « petite amie » normale. Le monde littéraire parisien regarde ailleurs. Personne ne protège l'enfant. La complaisance est collective et systémique.

Les conséquences

La relation dure environ deux ans. Springora découvre que Matzneff entretient simultanément des relations avec d'autres adolescentes et se rend régulièrement aux Philippines pour des relations avec des garçons mineurs. La rupture est dévastatrice. S'ensuivent des années de dépression, d'anorexie, d'addictions et de difficultés relationnelles. Springora met des décennies à se reconstruire.

Le plus pervers, écrit-elle, est que Matzneff a raconté leur relation dans ses propres livres — la dépossédant de son histoire. C'est cette dépossession qui l'a poussée à écrire Le Consentement : reprendre le contrôle de son propre récit, être enfin le sujet et non l'objet de l'histoire.

Le titre : une question politique

Le choix du titre est essentiel. « Le Consentement » interroge frontalement : une enfant de 14 ans peut-elle « consentir » à une relation sexuelle avec un homme de 50 ans ? La réponse, pour Springora, est non — et elle le démontre méthodiquement. L'adolescente ne consent pas : elle est manipulée, éblouie, isolée. Elle n'a ni l'expérience ni la maturité pour comprendre ce qui lui arrive. Le « consentement » invoqué par les prédateurs est une fiction juridique et morale qui permet aux adultes de se dédouaner.

Ce titre a alimenté un vaste débat en France sur l'âge du consentement sexuel. En 2021, la loi française a été modifiée pour fixer un seuil de non-consentement à 15 ans — en partie grâce à la prise de conscience provoquée par le livre de Springora.

Le séisme dans le monde littéraire

La publication du Consentement a provoqué une onde de choc sans précédent dans le milieu de l'édition française :

  • Gallimard a retiré les livres de Matzneff de la vente — un geste exceptionnel pour un éditeur qui publiait l'écrivain depuis les années 1970.
  • Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire contre Matzneff pour « viols sur mineur de moins de 15 ans ».
  • Matzneff, qui recevait encore une allocation du Centre national du livre (CNL), en a été privé.
  • Des personnalités qui avaient soutenu publiquement Matzneff — notamment Bernard Pivot lors d'une célèbre émission d'Apostrophes en 1990 où Matzneff avait été félicité pour ses « conquêtes » adolescentes sous les rires du public — ont été violemment interpellées.
  • Le débat a relancé la question de la responsabilité de l'édition : publier un auteur qui décrit des actes pédocriminels comme des exploits littéraires, est-ce de la liberté d'expression ou de la complicité ?

La qualité littéraire du texte

Le Consentement n'est pas seulement un témoignage courageux — c'est aussi un texte littéraire de grande qualité. Springora écrit avec une précision et une retenue qui renforcent l'impact du récit. Pas de pathos, pas d'effusion : chaque phrase est pesée, chaque mot est choisi. L'écriture est sèche, élégante, implacable — comme un rapport clinique rédigé par une styliste.

La construction du livre est habile : Springora ne suit pas une chronologie linéaire mais organise son récit en chapitres thématiques — « L'enfant », « La proie », « L'emprise », « La déprise », « L'empreinte » — qui démontent méthodiquement les rouages de la prédation. Cette structure analytique donne au texte une portée universelle : au-delà du cas Matzneff, c'est la mécanique même de l'emprise sur les mineurs que Springora décortique.

Le livre est court — 200 pages —, dense et se lit d'une traite. Il n'y a pas un mot de trop. Cette concision est une force : Springora dit l'essentiel, et rien que l'essentiel.

Pourquoi ce livre est important

Le Consentement dépasse le cas individuel de Vanessa Springora et Gabriel Matzneff. Il pose des questions fondamentales :

  • Le prestige littéraire peut-il servir de bouclier ? Pendant des décennies, Matzneff a été protégé par son statut d'écrivain. Ses aveux publics de pédophilie étaient lus comme de la « littérature », ses victimes comme des « muses ». Le livre de Springora déchire ce voile.
  • Qu'est-ce que le consentement d'un enfant ? Le livre a contribué directement au débat législatif sur l'âge du consentement en France et à l'adoption de la loi du 21 avril 2021 fixant le seuil à 15 ans.
  • La responsabilité collective : éditeurs, critiques, journalistes, intellectuels — tous ceux qui ont célébré ou toléré Matzneff pendant quarante ans sont interrogés. Le livre est un miroir tendu au milieu littéraire parisien.

Notre verdict

Le Consentement est un livre essentiel. Essentiel pour comprendre les mécanismes de l'emprise sur les mineurs. Essentiel pour interroger les complaisances du monde culturel. Essentiel comme œuvre littéraire, par la maîtrise de son écriture et la puissance de sa construction. Vanessa Springora a accompli ce qu'elle annonçait dans le livre : reprendre le récit, inverser le rapport de force et transformer la littérature en arme de vérité.

C'est un livre qui se lit en une soirée et qui ne s'oublie jamais.

« Ce que cette fillette a vécu, ce n'est pas une histoire d'amour, c'est un abus de pouvoir. Et toute une époque a fermé les yeux. » — Le Monde