Un roman qui a secoué la rentrée littéraire 2020
Quand Djaïli Amadou Amal publie Les Impatientes chez Emmanuelle Collas en septembre 2020, personne ne s'attend à ce que ce roman d'une autrice camerounaise encore peu connue en France devienne l'un des événements littéraires de l'année. Et pourtant : le livre est sélectionné pour le prix Goncourt, figure dans la liste du Renaudot, et remporte finalement le Goncourt des lycéens 2020 — un prix qui a souvent précédé des succès populaires massifs.
En quelques mois, Les Impatientes s'écoule à plus de 300 000 exemplaires et propulse son autrice au rang des voix les plus importantes de la littérature francophone contemporaine. Le succès n'est pas un hasard : le roman aborde avec une force narrative exceptionnelle les thèmes du mariage forcé, de la polygamie et de la condition féminine dans le nord du Cameroun — des sujets universels portés par une écriture à la fois pudique et percutante.
Résumé complet du roman
Les Impatientes se compose de trois récits entrelacés, portés par trois voix féminines distinctes. Chacune raconte son histoire à la première personne, dans une adresse directe qui donne au texte une intensité quasi testimoniale.
Ramla — Le mariage forcé
Ramla est une jeune Peule de 17 ans, brillante, qui rêve de poursuivre ses études de pharmacie. Son père, notable respecté, a d'autres plans : il la donne en mariage à Alhadji Issa, un homme riche et influent de cinquante ans, déjà marié. Ramla est sa deuxième épouse. Le jour du mariage, sa tante Goggo lui murmure le mot qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du roman : « Munyal » — patience, en langue peule.
Ramla découvre la réalité de la vie de deuxième épouse : la cohabitation avec Safira, la première femme, les jalousies, les humiliations quotidiennes, l'alternance des nuits partagées selon un calendrier immuable. Ses rêves d'études s'éloignent chaque jour davantage. Alhadji Issa est un homme dur, autoritaire, qui considère ses femmes comme des possessions.
Hindou — La violence conjugale
Hindou, la demi-sœur de Ramla, est mariée de force à son cousin Moubarak, un homme violent et instable. Son récit est le plus éprouvant du roman. Moubarak la bat, l'humilie, la séquestre. Quand elle tente de se plaindre à sa famille, on lui répète le même mot : « Munyal ». La patience comme seule réponse à la brutalité. La société entière — famille, voisins, autorités — est complice par son silence.
L'histoire de Hindou est un engrenage tragique : chaque tentative de résistance se heurte au mur des conventions sociales. Fuir est impensable — une femme qui quitte son mari est une honte pour toute sa famille. Se plaindre est inutile — la violence conjugale est normalisée, considérée comme un droit du mari.
Safira — La jalousie de la première épouse
Le troisième récit adopte un point de vue inattendu : celui de Safira, la première femme d'Alhadji Issa, celle qui voit arriver Ramla comme une menace. Safira n'est pas un personnage unidimensionnel : elle est à la fois victime et bourreau. Victime d'un système qui la met en compétition permanente avec une rivale, bourreau quand elle utilise la sorcellerie et la manipulation pour tenter de chasser Ramla.
Le génie du roman est de montrer que Safira n'est pas « méchante » — elle est désespérée. La polygamie transforme les femmes en ennemies alors qu'elles subissent le même système. Safira a été, elle aussi, une jeune mariée pleine d'espoir. Vingt ans plus tard, elle se bat pour conserver la seule chose que la société lui reconnaît : sa place d'épouse.
Le mot-clé du roman : Munyal
Munyal — la patience — est le fil rouge du roman et sa clé de lecture. Ce mot peul revient comme un refrain obsédant, prononcé par les mères, les tantes, les voisines. Il est censé être un conseil bienveillant, une sagesse ancestrale. Mais dans le contexte du roman, il devient une injonction au silence, un outil d'oppression déguisé en vertu.
Djaïli Amadou Amal renverse magistralement cette notion. La patience n'est pas une force : c'est un piège qui empêche les femmes de se révolter, de partir, de vivre. Les « impatientes » du titre, ce sont ces femmes qui refusent de se résigner — celles qui osent dire non, même quand tout leur environnement exige la soumission.
Les thèmes majeurs
Le mariage forcé
Le roman ne dénonce pas le mariage forcé de manière abstraite — il en montre la mécanique quotidienne. Les négociations entre familles, la dot, le silence imposé à la jeune fille, l'impossibilité de refuser sans déshonorer les siens. Le lecteur comprend pourquoi ces mariages perdurent : ce n'est pas par ignorance, mais parce que tout un système social, économique et religieux les maintient en place.
La polygamie
Loin des clichés, le roman montre la polygamie comme un système de rivalité organisée. Les coépouses se disputent l'attention, les ressources et les nuits du mari. Le calendrier conjugal — deux jours chez l'une, deux jours chez l'autre — est d'une cruauté administrative implacable. Personne n'y gagne : ni les femmes, ni même le mari, prisonnier de son propre pouvoir.
La condition féminine au Sahel
Le roman est ancré dans le nord du Cameroun, en pays peul, mais sa portée est universelle. Les mécanismes d'oppression décrits — contrôle du corps des femmes, éducation interrompue, violence normalisée, silence imposé — existent sous des formes variées dans le monde entier. C'est cette universalité qui explique le succès international du livre, traduit dans une vingtaine de langues.
L'autrice : Djaïli Amadou Amal
Née en 1975 à Maroua, dans l'Extrême-Nord du Cameroun, Djaïli Amadou Amal est issue d'une famille peule. Elle a elle-même été mariée à 17 ans, une expérience qui nourrit directement son œuvre. Elle a réussi à se libérer de ce premier mariage et s'est consacrée à l'écriture et à la défense des droits des femmes.
Les Impatientes est une version remaniée de son roman Munyal, les larmes de la patience, publié au Cameroun en 2017. L'édition française, retravaillée et publiée chez Emmanuelle Collas, a donné au texte une nouvelle vie et une audience internationale. Djaïli Amadou Amal est aussi l'autrice de Walaande, l'art de partager un mari (2010) et de Cœur du Sahel (2022).
Le Goncourt des lycéens : pourquoi ce prix compte
Le Goncourt des lycéens, créé en 1988 en partenariat avec la Fnac et le ministère de l'Éducation nationale, est décerné par environ 2 000 lycéens à partir de la sélection du prix Goncourt. Il a souvent récompensé des œuvres qui sont devenues des best-sellers populaires : L'Anomalie d'Hervé Le Tellier (qui a aussi remporté le Goncourt), Chanson douce de Leïla Slimani, Petit Pays de Gaël Faye.
Pour Les Impatientes, le prix a été un accélérateur décisif. Il a permis au roman de toucher un public jeune — celui-là même qui, dans les pays concernés, est confronté aux mariages forcés. Le livre est depuis entré dans les programmes scolaires de plusieurs lycées français et est utilisé comme support pédagogique sur les droits des femmes.
Fiche pratique
- Titre : Les Impatientes
- Autrice : Djaïli Amadou Amal
- Éditeur : Emmanuelle Collas (2020), puis Livre de Poche (2021)
- Pages : 240 pages
- Prix poche : environ 7,90 €
- Prix : Goncourt des lycéens 2020
- Thèmes : mariage forcé, polygamie, condition féminine, Cameroun, Sahel
- Public : à partir de 15 ans — lecture recommandée pour les lycéens et les amateurs de littérature francophone
« Les Impatientes est un roman qui rend visibles celles que le silence étouffe. En donnant la parole à trois femmes prises au piège du mariage forcé et de la polygamie, Djaïli Amadou Amal a écrit l'un des textes les plus nécessaires de la littérature francophone contemporaine. Un livre qui transforme la patience en révolte — et le lecteur en témoin. »