Littérature

Le Pays des autres de Leïla Slimani : résumé complet, analyse et avis

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Une saga familiale entre deux mondes

Publié en mars 2020 chez Gallimard, Le Pays des autres est le premier volume d'une trilogie ambitieuse de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce. Avec ce roman, Slimani change de registre : elle quitte le thriller domestique parisien pour une fresque historique et familiale qui se déploie au Maroc de l'après-guerre, entre 1944 et 1956. Le livre s'inspire directement de l'histoire de ses grands-parents — un couple franco-marocain pris dans les remous de la colonisation et de l'indépendance.

Le titre, Le Pays des autres, résume à lui seul la condition de chaque personnage : Mathilde, l'Alsacienne, vit dans le pays des autres au Maroc ; Amine, le Marocain, vit dans le pays des autres sous le protectorat français. Personne n'est jamais complètement chez soi. C'est cette tension fondamentale qui irrigue les 368 pages d'un roman porté par une écriture précise, charnelle et d'une lucidité implacable.

Résumé détaillé

La rencontre et le départ

L'histoire commence en 1944 en Alsace. Mathilde, jeune Française libre et intrépide, tombe amoureuse d'Amine Belhaj, un soldat marocain de l'armée française qui a participé à la libération de la France. Leur rencontre est un coup de foudre — Mathilde est fascinée par cet homme courageux, décoré, différent de tout ce qu'elle connaît. Amine représente l'aventure, l'ailleurs, la rupture avec une Alsace meurtrie par la guerre.

En 1947, Mathilde quitte sa famille et suit Amine au Maroc, dans la région de Meknès. Elle imagine une vie exotique et passionnante. La réalité sera tout autre.

Le choc de Meknès

À Meknès, Mathilde découvre un monde qu'elle n'avait pas anticipé. Amine n'est pas le héros flamboyant de la Libération : il est un petit propriétaire terrien qui peine à faire fructifier un domaine aride hérité de son père. La ferme est isolée, la terre ingrate, l'argent manque. La famille d'Amine — sa mère Mouilala, sa sœur Selma, son frère Omar — accueille Mathilde avec une méfiance polie. Elle est la Française, l'étrangère, celle qui ne parle pas arabe, qui ne connaît pas les codes, qui ne sait pas cuisiner les plats marocains.

Mathilde se retrouve confinée dans une maison où elle ne comprend ni la langue ni les usages. L'isolement est total. Elle qui rêvait de liberté découvre un enfermement plus radical que tout ce qu'elle a connu en Alsace. Le fossé entre ses attentes romanesques et la réalité quotidienne est vertigineux.

Le couple face au déclassement

Amine, de son côté, vit une humiliation permanente. Héros de guerre en France, il n'est au Maroc qu'un indigène dans son propre pays. Le système colonial réserve les meilleures terres, les meilleurs emplois et les meilleurs soins aux colons français. Amine possède une terre, mais c'est une terre que les Français n'ont pas voulu — caillouteuse, sèche, difficile à irriguer. Il travaille avec acharnement pour en faire quelque chose, plante des oliviers, tente la culture des agrumes, investit chaque centime dans ce domaine qui résiste.

Le couple s'use dans cette lutte. Mathilde aide Amine aux champs, accouche de deux enfants — Aïcha et Selim —, mais la solitude et la frustration la rongent. Elle refuse de se soumettre aux conventions locales : elle conduit la voiture, sort seule, ne porte pas le voile. Ces libertés, banales en France, sont des provocations dans le Maroc rural des années 1950. Les voisins parlent, la belle-famille désapprouve, Amine est tiraillé entre l'amour pour sa femme et la pression sociale.

La montée des tensions coloniales

En toile de fond, le Maroc s'éveille. Le mouvement pour l'indépendance prend de l'ampleur. Le sultan Mohammed V devient le symbole de la résistance au protectorat français. Des émeutes éclatent. La tension monte entre les communautés. Omar, le frère d'Amine, rejoint les nationalistes et milite clandestinement pour la liberté du Maroc.

Amine, lui, est dans une position impossible. Marié à une Française, propriétaire terrien qui dépend du système colonial pour ses circuits de vente, il ne peut ni soutenir ouvertement l'indépendance ni renier ses origines. Il est suspect aux yeux de tous : trop français pour les Marocains, trop marocain pour les Français. Cette double exclusion le mine et endurcit son caractère.

La petite Aïcha

Aïcha, la fille aînée du couple, est le personnage le plus touchant du roman. Enfant métisse dans un monde qui ne reconnaît pas le métissage, elle est rejetée par les enfants français à l'école et regardée avec suspicion par les enfants marocains. Brillante élève, elle trouve dans les études un refuge et une promesse d'émancipation. Slimani laisse deviner que c'est Aïcha qui portera la suite de la saga — elle est le pont entre deux mondes, l'héritière de deux cultures qui ne savent pas encore se parler.

Les thèmes majeurs

La colonisation vue de l'intérieur

Slimani ne fait pas un roman à thèse. Elle montre la colonisation à travers le quotidien de personnages pris dans ses engrenages. On voit comment le système colonial structure chaque aspect de la vie — la propriété foncière, l'école, la justice, la médecine, les rapports humains. Le génie du roman est de rendre cette violence systémique visible à travers des scènes domestiques : un voisin colon qui refuse de serrer la main d'Amine, un médecin français qui examine la petite Aïcha avec condescendance, un fonctionnaire qui refuse un permis de construire.

La condition féminine

Mathilde et Selma incarnent deux faces de la condition des femmes. Mathilde, l'Européenne, croyait échapper au patriarcat en quittant l'Alsace — elle découvre un patriarcat différent mais tout aussi étouffant. Selma, la sœur d'Amine, vit une réclusion encore plus radicale : jeune fille brillante enfermée dans la maison familiale, interdite d'études, destinée à un mariage arrangé. Les deux femmes, malgré leurs différences culturelles, partagent la même rage silencieuse contre un monde d'hommes qui décide de leur destin.

L'exil permanent

Chaque personnage est un exilé. Mathilde est exilée de France. Amine est exilé dans son propre pays par le système colonial. Omar est exilé dans la clandestinité. Aïcha est exilée par son métissage. Le roman suggère que l'exil n'est pas un état temporaire mais une condition existentielle — celle de tous ceux qui vivent entre deux cultures, deux langues, deux loyautés.

Le style de Leïla Slimani

L'écriture de Slimani dans Le Pays des autres est d'une précision chirurgicale. Les phrases sont courtes, tranchantes, sans lyrisme excessif. Elle décrit les corps, la chaleur, la terre, la sueur, la faim avec un réalisme sensoriel qui ancre le lecteur dans le paysage marocain. Il y a chez Slimani une capacité rare à dire la violence des rapports humains sans jamais hausser le ton — une violence d'autant plus glaçante qu'elle est racontée avec une apparente neutralité.

La trilogie complète

Le Pays des autres est le premier volet d'une trilogie intitulée Le Pays des autres :

  • Tome 1 — La guerre, la guerre, la guerre (2020) : couvre la période 1944-1956, de la rencontre à la veille de l'indépendance du Maroc.
  • Tome 2 — Regardez-nous danser (2022) : suit la famille dans le Maroc indépendant des années 1960-1970, à travers le regard d'Aïcha devenue adulte.
  • Tome 3 — Le Dernier Royaume (à paraître) : devrait couvrir les années 1980-2000 et clore la saga familiale.

Informations pratiques

  • Titre : Le Pays des autres — La guerre, la guerre, la guerre
  • Auteure : Leïla Slimani
  • Éditeur : Gallimard
  • Date de parution : 5 mars 2020
  • Pages : 368 pages
  • Prix : 20 € (grand format), 8,40 € (Folio)
  • Prix Goncourt 2016 pour Chanson douce (même auteure)

« Le Pays des autres est un roman sur l'impossibilité d'appartenir. Slimani raconte avec une précision implacable ce que signifie vivre dans un pays qui ne vous reconnaît pas — que vous soyez l'étrangère venue d'Alsace ou l'indigène dans sa propre terre. C'est un livre qui ne juge personne et ne pardonne rien. »