La pièce qui a donné une réplique au monde entier
« L'enfer, c'est les autres. » Cette phrase est probablement la citation philosophique la plus connue du XXe siècle. Tout le monde la connaît, tout le monde l'utilise — et presque tout le monde la comprend de travers. Elle est tirée de Huis clos, une pièce en un acte de Jean-Paul Sartre, créée le 27 mai 1944 au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris, en pleine Occupation allemande.
En une heure de théâtre, trois personnages, un décor unique et aucune action physique, Sartre parvient à exposer les fondements de sa philosophie existentialiste avec une clarté et une force dramatique qui n'ont pas pris une ride. Huis clos est à la fois un chef-d'œuvre théâtral, un texte philosophique majeur et un huis clos psychologique d'une tension redoutable.
Le contexte de création : Paris sous l'Occupation
Sartre écrit Huis clos pendant l'hiver 1943-1944, en pleine Occupation. Il vient de publier L'Être et le Néant (1943), son traité philosophique majeur, et cherche un moyen de rendre ses idées accessibles au grand public. Le théâtre est la solution idéale : à Paris, les salles sont pleines — le théâtre est l'un des rares divertissements autorisés par les Allemands.
Sartre conçoit la pièce avec une contrainte pratique : il veut que ses trois amis acteurs puissent jouer ensemble sans jamais quitter la scène (pour des raisons de mise en scène, mais aussi parce que les déplacements dans Paris occupé sont compliqués). Cette contrainte devient le moteur dramatique de la pièce : trois personnages enfermés dans une pièce, pour l'éternité, sans pouvoir en sortir.
Résumé : l'enfer, un salon Second Empire
Le décor est immédiatement déroutant. L'enfer n'est pas un lac de feu ni un abîme de ténèbres. C'est un salon bourgeois, meublé dans le style Second Empire : trois canapés, une cheminée, un bronze sur la cheminée, pas de fenêtres, pas de miroirs, une lumière électrique impossible à éteindre. Un garçon d'étage — poli, professionnel — conduit les arrivants dans cette pièce comme dans une chambre d'hôtel.
L'arrivée des trois damnés
Le premier à entrer est Garcin, un journaliste et homme de lettres originaire de Rio de Janeiro. Il a été fusillé pour désertion : pendant la Seconde Guerre mondiale, il a tenté de fuir au Mexique plutôt que de combattre. Garcin se présente comme un intellectuel pacifiste, mais la vérité est plus trouble : il a aussi été un mari cruel qui a fait souffrir sa femme avec une indifférence méthodique.
Arrive ensuite Inès Serrano, une employée des postes, lesbienne, lucide et mordante. Inès est morte asphyxiée au gaz — un suicide entraînant la mort de sa compagne Florence. Inès est le personnage le plus intelligent de la pièce et le plus dangereux : elle comprend immédiatement la mécanique infernale dans laquelle ils sont pris.
Enfin entre Estelle Rigault, une jeune femme mondaine, élégante et superficielle. Estelle est morte d'une pneumonie — du moins c'est ce qu'elle prétend. En réalité, elle a noyé son bébé né d'une liaison adultère, provoquant le suicide de son amant. Estelle est obsédée par son apparence et par le regard des hommes.
La mécanique infernale
Les trois personnages comprennent progressivement qu'ils n'ont pas été réunis par hasard. Il n'y a pas de bourreau en enfer — pas de diable, pas de flammes, pas de tortures physiques. Le bourreau, c'est l'autre. Chacun des trois est le tortionnaire des deux autres, dans un triangle infernal parfaitement calibré :
- Garcin a besoin d'Estelle pour se sentir homme et d'Inès pour valider sa prétention à être courageux. Mais Estelle le méprise intérieurement et Inès le démonte sans pitié.
- Inès désire Estelle, mais Estelle est exclusivement attirée par les hommes. Inès est condamnée à un désir sans réciprocité.
- Estelle veut Garcin — n'importe quel homme — pour se sentir exister à travers le désir masculin. Mais Garcin est paralysé par le jugement d'Inès et incapable de lui accorder l'attention qu'elle réclame.
Chacun a besoin de quelque chose que l'autre ne peut ou ne veut pas donner. C'est un système clos, sans issue, où la frustration est éternelle. L'enfer n'est pas la douleur physique — c'est l'impossibilité de se fuir soi-même à travers le regard de l'autre.
« L'enfer, c'est les autres » : la vraie signification
La réplique la plus célèbre de la pièce est prononcée par Garcin à la toute fin :
« Eh bien, continuons. »
(...)
« L'enfer, c'est les Autres. »
Cette phrase est systématiquement mal comprise. La plupart des gens l'interprètent comme : « Les autres sont insupportables, la vie en société est un enfer. » Ce n'est pas ce que Sartre dit.
Sartre lui-même a clarifié le sens en 1965 : « L'enfer, c'est les autres a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'étaient toujours des rapports infernaux. Mais c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. »
Le sens profond est existentialiste : nous avons besoin du regard des autres pour nous connaître nous-mêmes — nous n'avons pas de miroir intérieur (d'ailleurs, il n'y a pas de miroir dans la pièce). Mais cette dépendance au regard d'autrui nous rend vulnérables. Si nous laissons les autres définir qui nous sommes, si nous sommes incapables de nous juger nous-mêmes avec lucidité, alors le regard de l'autre devient une prison. C'est exactement ce qui arrive aux trois personnages de Huis clos : aucun d'entre eux n'a le courage de se regarder en face, alors ils dépendent du jugement des autres — un jugement qui ne leur accorde jamais ce qu'ils veulent.
Les thèmes philosophiques
La mauvaise foi
Concept central de l'existentialisme sartrien, la mauvaise foi est le mécanisme par lequel un individu se ment à lui-même pour éviter d'affronter sa liberté et sa responsabilité. Les trois personnages de Huis clos sont en permanence dans la mauvaise foi : Garcin se prétend courageux, Estelle se prétend innocente, Inès elle-même, malgré sa lucidité, refuse d'assumer pleinement ses actes.
Le regard et la liberté
Pour Sartre, le regard d'autrui est à la fois nécessaire et aliénant. Nous avons besoin des autres pour prendre conscience de nous-mêmes, mais le regard de l'autre nous fige — il nous réduit à un objet, à une image. Dans Huis clos, l'absence de miroir symbolise cette dépendance : les personnages ne peuvent se voir que dans le regard des autres, et ce regard est toujours déformant.
La responsabilité
Pour Sartre, nous sommes entièrement responsables de ce que nous sommes. Pas d'excuses, pas de circonstances atténuantes, pas de déterminisme. Les trois personnages de Huis clos ont fait des choix — la lâcheté, la cruauté, le meurtre — et refusent de les assumer. L'enfer, c'est précisément cette impossibilité de fuir ses propres actes.
Pourquoi lire Huis clos aujourd'hui ?
Quatre-vingts ans après sa création, Huis clos n'a rien perdu de sa puissance. À l'ère des réseaux sociaux, où nous vivons sous le regard permanent des autres, où notre identité se construit à travers les likes, les commentaires et le jugement numérique, la question de Sartre est plus actuelle que jamais : sommes-nous capables de nous définir nous-mêmes, ou sommes-nous prisonniers du regard d'autrui ?
La pièce se lit en une heure, se joue en une heure, et ne nécessite aucune connaissance préalable en philosophie. C'est l'une des meilleures portes d'entrée dans l'existentialisme — bien plus accessible que L'Être et le Néant — et l'une des pièces les plus jouées au monde.
Fiche pratique
- Titre : Huis clos
- Auteur : Jean-Paul Sartre
- Création : 27 mai 1944, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris
- Éditeur : Gallimard (collection Folio, souvent couplé avec Les Mouches)
- Pages : ~90 pages
- Prix : ~7 € (Folio)
- Genre : théâtre philosophique / existentialisme
- Durée de lecture : 1 heure
- Niveau : accessible dès le lycée (programme de terminale)
« Huis clos est la démonstration théâtrale la plus brillante jamais écrite de cette idée simple et terrible : nous ne pouvons pas échapper au regard des autres — et nous ne pouvons pas échapper à nous-mêmes. Quatre-vingts ans plus tard, Sartre nous tend encore le miroir. »