Pourquoi rééditer un livre ?
La réédition d'un livre est plus courante qu'on ne le pense. Chaque année, des milliers d'auteurs français souhaitent republier un ouvrage pour des raisons très variées :
- Le livre est épuisé — L'éditeur a cessé de le réimprimer, le stock est à zéro, mais la demande existe toujours (bibliothèques, lecteurs, libraires).
- L'éditeur a fermé — La maison d'édition a fait faillite, a été rachetée ou a cessé son activité. Le livre n'est plus disponible nulle part.
- Le contrat est arrivé à terme — Certains contrats d'édition ont une durée limitée (souvent 5, 10 ou 15 ans) après laquelle les droits reviennent à l'auteur.
- L'auteur souhaite une nouvelle version — Corriger des erreurs, actualiser le contenu, ajouter une préface, moderniser la couverture.
- Changer de modèle — Passer de l'édition traditionnelle à l'auto-édition pour garder le contrôle et toucher de meilleurs revenus.
- Exploiter de nouveaux formats — Le livre n'existait qu'en papier et l'auteur veut le publier en ebook ou en livre audio.
Étape 1 : vérifier le statut de vos droits
Avant toute chose, vous devez savoir qui détient les droits de votre livre. C'est la question fondamentale qui conditionne toute la suite.
Relisez votre contrat d'édition
Retrouvez votre contrat d'édition original et lisez-le attentivement. Les clauses essentielles sont :
- La durée de cession — Combien de temps avez-vous cédé vos droits ? En France, la cession est souvent consentie pour la durée de la propriété littéraire (vie de l'auteur + 70 ans), mais certains contrats prévoient une durée limitée.
- Les droits cédés — Droits de reproduction papier ? Numérique ? Audiovisuel ? Traduction ? Chaque droit est distinct et peut avoir été cédé séparément.
- La clause d'épuisement — La plupart des contrats français contiennent une clause qui permet à l'auteur de récupérer ses droits si le livre est « épuisé », c'est-à-dire indisponible depuis un certain temps.
- La clause de résiliation — Les conditions dans lesquelles le contrat peut être résilié par l'une ou l'autre des parties.
Le droit français protège les auteurs
Le Code de la propriété intellectuelle (articles L132-1 à L132-17) encadre strictement les contrats d'édition en France. Plusieurs dispositions sont favorables aux auteurs qui souhaitent rééditer leur livre :
- Article L132-17 — L'éditeur est tenu d'assurer une exploitation permanente et suivie de l'ouvrage. S'il ne le fait pas (le livre est indisponible, plus de stock, pas de réimpression prévue), l'auteur peut mettre l'éditeur en demeure de réimprimer dans un délai raisonnable. Si l'éditeur ne réagit pas, le contrat est résilié de plein droit.
- Loi du 1er mars 2012 (loi sur l'exploitation numérique des livres indisponibles) — Cette loi a créé un mécanisme pour les œuvres « indisponibles » du XXe siècle. Si votre livre publié avant 2001 est épuisé en papier et non disponible en numérique, vous pouvez récupérer vos droits via un dispositif spécifique géré par la SOFIA (Société Française des Intérêts des Auteurs de l'écrit).
- Loi du 7 juillet 2016 — Renforce les droits des auteurs en imposant une clause de rendez-vous dans les contrats : l'éditeur doit rendre compte de l'exploitation au moins une fois par an, et l'auteur peut demander la résiliation si l'exploitation est insuffisante.
Étape 2 : récupérer ses droits
Si vos droits sont encore chez un éditeur, voici les démarches concrètes pour les récupérer.
Cas 1 : le livre est épuisé
C'est le cas le plus fréquent et le plus simple juridiquement.
- Constatez l'épuisement : vérifiez que le livre est indisponible sur le site de l'éditeur, sur les plateformes de vente (Amazon, Fnac, Place des Libraires) et dans la base Dilicom (le catalogue interprofessionnel du livre français). Faites des captures d'écran datées.
- Envoyez une mise en demeure : adressez à votre éditeur une lettre recommandée avec accusé de réception lui demandant de réimprimer l'ouvrage dans un délai de 3 à 6 mois (le « délai raisonnable » de l'article L132-17).
- Attendez la réponse : soit l'éditeur réimprime (c'est son droit), soit il ne réagit pas ou refuse. Dans ce second cas, le contrat est résilié de plein droit et vous récupérez l'intégralité de vos droits.
- Obtenez une confirmation écrite : demandez à l'éditeur une lettre de résiliation ou un avenant confirmant le retour de vos droits. Ce document sera indispensable si vous souhaitez publier chez un autre éditeur.
Cas 2 : l'éditeur a fermé
Si la maison d'édition a cessé d'exister :
- Liquidation judiciaire : les droits d'édition font partie des actifs de l'entreprise. Ils peuvent avoir été rachetés par un repreneur. Contactez le liquidateur judiciaire (son nom figure au greffe du tribunal de commerce) pour savoir si vos droits ont été cédés. Si personne n'a repris vos droits, ils vous reviennent automatiquement.
- Cessation d'activité : si l'éditeur a simplement fermé sans procédure judiciaire, les droits vous reviennent par défaut (l'exploitation permanente et suivie n'est plus assurée).
Cas 3 : résiliation amiable
Rien n'empêche de contacter votre éditeur pour lui proposer une résiliation à l'amiable. Si votre livre ne se vend plus ou très peu, l'éditeur a souvent intérêt à accepter : il libère une ligne de son catalogue et évite les coûts de stockage. Mettez l'accord par écrit.
Étape 3 : préparer la réédition
Vos droits sont récupérés. Vous pouvez maintenant préparer la nouvelle édition de votre livre.
Retravailler le texte (ou pas)
C'est l'occasion de vous poser la question : votre texte a-t-il besoin d'une mise à jour ?
- Roman / fiction : en général, on ne modifie pas substantiellement un roman déjà publié. Corrigez les coquilles, améliorez une ou deux tournures, mais ne réécrivez pas l'ensemble. Les lecteurs qui ont aimé la première version seraient déstabilisés.
- Essai / guide pratique : une actualisation peut être indispensable. Les chiffres, les lois, les outils cités ont peut-être changé. Ajoutez une préface à la nouvelle édition expliquant ce qui a évolué depuis la première publication.
- Autobiographie / témoignage : vous pouvez ajouter un épilogue qui raconte la suite de l'histoire.
Refaire la couverture
La couverture de la première édition appartient souvent à l'éditeur (c'est lui qui l'a commandée et payée). Vous ne pouvez pas la réutiliser sans son accord. Deux options :
- Négociez les droits sur la couverture avec votre ancien éditeur — certains acceptent, d'autres non.
- Faites créer une nouvelle couverture — c'est souvent la meilleure option. Une couverture neuve signale aux lecteurs que c'est une réédition et donne un coup de jeune au livre. Comptez entre 150 et 500 € pour un graphiste professionnel spécialisé en couvertures de livres.
L'ISBN
Vous aurez besoin d'un nouvel ISBN. L'ISBN de la première édition appartient à l'éditeur d'origine. L'AFNIL (Agence Francophone pour la Numérotation Internationale du Livre) attribue gratuitement des ISBN aux éditeurs et auto-éditeurs français. La demande se fait en ligne sur afnil.org.
Étape 4 : choisir le mode de réédition
Option 1 : l'auto-édition
C'est l'option choisie par la majorité des auteurs qui rééditent un livre. Avantages :
- Contrôle total : vous choisissez la couverture, le prix, les formats, les plateformes.
- Revenus supérieurs : en auto-édition sur Amazon KDP, vous touchez entre 35 % et 70 % du prix de vente (contre 5 à 10 % en édition traditionnelle).
- Rapidité : votre livre peut être en ligne en quelques jours.
- Impression à la demande : pas de stock, pas de risque financier. Chaque exemplaire est imprimé quand il est commandé.
Les plateformes principales pour l'auto-édition en France :
- Amazon KDP — La plateforme dominante. Ebook + papier (impression à la demande). Distribution mondiale.
- BoD (Books on Demand) — Alternative européenne. Distribution en librairie via Dilicom, ebook + papier.
- Bookelis — Plateforme française. Papier + ebook, distribution en librairie possible.
- Kobo Writing Life — Pour l'ebook uniquement, distribué sur les liseuses Kobo (partenariat Fnac en France).
Option 2 : trouver un nouvel éditeur
Si votre livre a eu du succès lors de sa première publication, un autre éditeur pourrait être intéressé. Atouts pour convaincre :
- Les chiffres de vente de la première édition
- Les critiques presse et les avis lecteurs
- Votre audience actuelle (blog, réseaux sociaux, newsletter)
- Le fait que le texte est déjà finalisé (pas de travail éditorial à prévoir)
Envoyez votre manuscrit avec un dossier de presse résumant l'historique du livre et les raisons pour lesquelles une réédition est pertinente.
Option 3 : l'édition numérique seule
Si votre livre n'existait qu'en papier, une réédition en ebook seul peut être un choix judicieux : coûts nuls (pas d'impression, pas de stock), distribution instantanée, possibilité de fixer un prix attractif (2,99 € à 5,99 €). C'est une excellente option pour les livres de niche qui ont un public fidèle mais restreint.
Les pièges à éviter
- Rééditer sans avoir récupéré ses droits : c'est le piège numéro un. Publier un livre dont les droits sont encore chez un éditeur vous expose à des poursuites judiciaires. Ayez toujours un document écrit confirmant le retour de vos droits.
- Utiliser la couverture de l'ancienne édition : sauf accord explicite, la couverture appartient à l'éditeur ou à l'illustrateur. La réutiliser sans autorisation est une contrefaçon.
- Confier la réédition à un « éditeur à compte d'auteur » : ces structures vous demandent de payer pour être publié (entre 2 000 et 10 000 €). Ce n'est pas de l'édition, c'est de la prestation de services — souvent surévaluée. Si vous payez, autant vous auto-éditer directement : les résultats seront meilleurs et les coûts dix fois inférieurs.
- Négliger la promotion : une réédition ne se vend pas toute seule. Prévenez vos lecteurs, faites des posts sur les réseaux sociaux, contactez les blogueurs littéraires, proposez le livre en service presse.
- Fixer un prix trop élevé : pour une réédition en auto-édition, restez compétitif. Un ebook entre 3,99 € et 6,99 € et un papier entre 12 € et 18 € sont des fourchettes raisonnables pour un roman.
Cas particulier : les livres du domaine public
Si l'auteur est mort depuis plus de 70 ans (en France), son œuvre tombe dans le domaine public. N'importe qui peut alors la rééditer librement, sans autorisation ni redevance. C'est le modèle économique de nombreux éditeurs de classiques (Folio Classique, GF Flammarion, Le Livre de Poche Classiques). Si vous souhaitez rééditer un classique, vous pouvez le faire — mais la concurrence est rude et la valeur ajoutée devra venir de votre appareil critique (préface, notes, chronologie, dossier pédagogique).
Combien coûte une réédition en auto-édition ?
Budget réaliste pour une réédition de qualité professionnelle :
- Correction / relecture : 0 € (si vous relisez vous-même) à 500-1 000 € (correcteur professionnel)
- Couverture : 150 à 500 €
- Mise en page intérieure : 0 € (si vous utilisez un outil gratuit comme Reedsy Book Editor ou Calibre) à 300-600 € (maquettiste professionnel)
- ISBN : gratuit en France (via l'AFNIL)
- Impression : 0 € (impression à la demande) ou 500-2 000 € (tirage offset de 200 à 500 exemplaires)
Total : de 150 € (version minimale : nouvelle couverture + auto-édition numérique) à 2 500 € (version premium avec correcteur, maquettiste et tirage papier). C'est infiniment moins que ce que facturent les éditeurs à compte d'auteur pour un résultat souvent supérieur.
« Rééditer un livre, c'est lui offrir une seconde chance. Beaucoup de classiques contemporains n'ont trouvé leur public qu'à la deuxième ou troisième édition. » — Bernard Pivot