Littérature

L'homme qui pleure de rire de Frédéric Beigbeder : critique littéraire

Critique L'homme qui pleure de rire Frédéric Beigbeder

Un roman entre satire et mélancolie

Publié chez Gallimard en janvier 2020, L'homme qui pleure de rire est le quatorzième roman de Frédéric Beigbeder. Après Un roman français (prix Renaudot 2009) et Une vie sans fin (2018), l'auteur de 99 Francs revient à son terrain de prédilection : la satire de la société contemporaine, cette fois à travers le prisme du stand-up, des réseaux sociaux et de l'industrie du divertissement.

Le narrateur, Octave Parango — alter ego récurrent de Beigbeder, déjà présent dans 99 Francs et Au secours pardon —, est un « talent scout » chargé par un grand groupe médiatique de dénicher le prochain humoriste star. Sa quête l'amène à découvrir un personnage fascinant : un comique de stand-up d'une drôlerie irrésistible, dont le talent destructeur va révéler les failles d'un système obsédé par le buzz et la viralité.

Résumé et structure

Octave Parango travaille désormais dans une société de production qui cherche à capter l'attention de la « génération Z ». Sa mission : trouver le nouvel humoriste capable de fédérer des millions de vues sur YouTube et de remplir des Zéniths. Il écume les scènes ouvertes parisiennes, les comedy clubs, les comptes Instagram, à la recherche de la perle rare.

Il finit par tomber sur un jeune comique dont l'humour noir et l'absence totale de filtre provoquent autant le rire que le malaise. Le roman suit leur relation — entre fascination mutuelle et manipulation — sur fond de course au buzz, de harcèlement en ligne et d'auto-destruction programmée. Car l'homme qui fait rire le public est aussi celui qui pleure en coulisses. Le titre dit tout.

Le roman est structuré en chapitres courts et percutants, rarement plus de quatre ou cinq pages, dans le style nerveux et aphoristique qui fait la marque de Beigbeder. La narration alterne entre la première personne (le regard acide d'Octave sur le monde) et des passages plus lyriques, presque tendres, quand le narrateur baisse la garde.

Les thèmes : rire, pouvoir et vide

La tyrannie du buzz

Beigbeder est l'un des rares romanciers français à prendre au sérieux la culture numérique sans la caricaturer (entièrement). Le roman dissèque avec précision la mécanique des algorithmes de recommandation, le pouvoir des influenceurs et la logique de l'attention qui transforme tout — y compris l'humour — en marchandise. Les passages sur les réunions de production où des trentenaires en baskets discutent du « taux d'engagement » d'un artiste sont d'un réalisme grinçant.

L'humour comme arme et comme blessure

Le cœur du roman est la question du rire : pourquoi fait-on rire ? Pour séduire, pour dominer, pour se protéger ? Beigbeder, lui-même connu pour son sens de la provocation, explore avec une sincérité inhabituelle le lien entre la drôlerie et la souffrance. L'humoriste du roman est un personnage tragique, un homme dont le talent comique est proportionnel à sa détresse psychologique.

Le vieillissement du provocateur

À travers Octave Parango vieillissant, Beigbeder se livre à un autoportrait lucide. Le provocateur de 99 Francs a pris de l'âge, et la provocation est devenue un sport de jeunes. Le roman est aussi l'histoire d'un homme qui réalise que le monde qu'il prétendait dénoncer l'a rattrapé et dépassé. Les jeunes humoristes sont plus cruels, plus rapides, plus viraux que lui.

Le style Beigbeder : forces et limites

Beigbeder écrit comme il parle : vite, avec des formules-chocs, des références culturelles en cascade (de Debord à Hanouna, de Cioran à Netflix) et un rythme staccato qui ne laisse aucun répit. Ses meilleurs passages sont des aphorismes ciselés qui se gravent dans la mémoire. Sa capacité à capter l'air du temps est réelle : peu d'auteurs français décrivent aussi bien les codes du monde médiatique et numérique contemporain.

Les limites sont connues des fidèles comme des détracteurs : une complaisance narcissique qui affleure régulièrement, un name-dropping qui peut lasser, et une tendance à l'auto-apitoiement camouflé en autodérision. Le personnage d'Octave Parango — riche, séduisant, tourmenté — peut sembler difficile à plaindre quand il se lamente sur le vide de son existence depuis un palace parisien.

Place dans l'œuvre et réception critique

La réception a été, comme souvent avec Beigbeder, polarisée. Les admirateurs ont salué un roman plus maîtrisé que Une vie sans fin, avec une vraie réflexion sur le pouvoir du rire et la fragilité de ceux qui le provoquent. Les détracteurs ont pointé un recyclage de thèmes beigbédériens (le narcissisme parisien, la dénonciation du système dont on profite) et une intrigue prévisible.

Le Monde des Livres a parlé d'un « roman alerte et mélancolique » ; Télérama a été plus sévère, y voyant « une satire qui ne mord plus vraiment ». La vérité est probablement entre les deux : L'homme qui pleure de rire n'est pas le meilleur Beigbeder, mais c'est un roman sincère et bien construit qui touche juste quand il parle de la solitude derrière le masque du clown.

Notre avis

L'homme qui pleure de rire se lit d'une traite, porté par l'énergie nerveuse de Beigbeder et par la justesse de certaines observations sur le monde du spectacle et des réseaux sociaux. Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais c'est un bon roman de son époque — un miroir déformant mais reconnaissable de notre addiction collective au divertissement, à la validation numérique et au rire qui masque le vide. Recommandé aux lecteurs qui apprécient la satire sociale à la française, dans la lignée de 99 Francs mais avec la maturité (relative) de la cinquantaine.