Lake Success : l'Amérique vue depuis un bus Greyhound
Gary Shteyngart est l'un des romanciers américains les plus acérés de sa génération. Avec Lake Success, publié en France en janvier 2020 aux Éditions de l'Olivier (traduit par Stéphane Roques), il signe une satire éblouissante de l'Amérique de Donald Trump, vue à travers les yeux d'un milliardaire de Wall Street en pleine déroute existentielle. Un roman drôle, cruel et profondément humain, qui confirme Shteyngart comme le satiriste en chef de l'Amérique contemporaine.
L'intrigue : un financier en fuite
Barry Cohen a quarante-trois ans, une fortune de 2,4 milliards de dollars, un appartement somptueux dans l'Upper East Side de Manhattan et un fonds spéculatif qui gère l'argent des plus riches. Il a aussi une femme, Seema, d'origine indienne, et un fils de trois ans, Shiva, récemment diagnostiqué autiste sévère. Et il a un problème : la Commission boursière (SEC) enquête sur ses pratiques financières.
Un soir de juin 2016, Barry fait ses valises — une collection de montres vintage d'une valeur de plusieurs millions — et monte dans un bus Greyhound en direction du sud. Destination : le Nouveau-Mexique, où vit Layla, son amour de jeunesse, la femme qu'il aurait dû épouser. Barry est convaincu que s'il retrouve Layla, il retrouvera la version de lui-même qu'il a perdue en devenant riche.
La traversée de l'Amérique profonde
Le road trip de Barry est l'occasion pour Shteyngart de dresser un portrait panoramique de l'Amérique d'en bas. Dans les bus Greyhound — le mode de transport des pauvres — le milliardaire découvre une réalité qu'il n'avait jamais soupçonnée : les vétérans brisés, les mères célibataires épuisées, les travailleurs précaires, les immigrants sans papiers. L'Amérique des oubliés, celle qui votera massivement pour Trump quelques mois plus tard.
Parallèlement, Shteyngart suit Seema, restée à New York avec Shiva. Libérée de l'ombre envahissante de Barry, elle entame une liaison avec un romancier raté et redécouvre une forme d'indépendance. Les chapitres alternent entre le voyage de Barry vers l'ouest et la vie de Seema à Manhattan, créant un contrepoint savoureux entre deux solitudes.
Une satire de l'ultracapitalisme
Barry Cohen est un personnage inoubliable : grotesque et touchant, monstrueux et vulnérable. Il incarne tout ce que l'Amérique produit de pire — l'arrogance de l'argent, l'aveuglement de classe, le narcissisme pathologique — tout en étant capable de moments de tendresse authentique, notamment envers son fils autiste. Shteyngart refuse la caricature facile : son milliardaire n'est pas un monstre, c'est un homme perdu qui cherche un sens à sa vie dans un pays qui n'en a plus.
Le roman se déroule pendant l'été 2016, entre la fin des primaires et l'élection de Trump. Shteyngart, immigré russe devenu américain, capte avec une précision chirurgicale le basculement de l'Amérique : la colère des laissés-pour-compte, le mépris des élites côtières, la fracture entre les deux Amériques qui ne se parlent plus. Lake Success — le titre fait référence à une banlieue riche de Long Island et à une conférence historique des Nations Unies — est un roman sur l'échec du rêve américain.
L'écriture de Shteyngart : humour et désespoir
Ce qui distingue Gary Shteyngart de la plupart des romanciers américains contemporains, c'est son humour dévastateur. Chaque page de Lake Success contient au moins une phrase qui fait rire — un trait d'esprit, une observation acide, un dialogue absurde. Mais sous le rire, il y a toujours le désespoir. Shteyngart est un comique tragique, un héritier de Philip Roth et de Saul Bellow qui manie l'ironie comme une arme de destruction massive.
Richard Ford a écrit que Shteyngart « entend l'Amérique à la perfection : sa fatuité, sa plainte douloureuse, son dégoût de soi ». Le Monde a qualifié le roman d'« éblouissant de drôlerie et de profondeur ». La traduction de Stéphane Roques restitue admirablement le rythme et l'énergie de la prose originale.
Pourquoi lire Lake Success en 2020
Publié en anglais en 2018, Lake Success arrive en France à un moment où les questions qu'il pose — les inégalités extrêmes, la déconnexion des élites, la montée des populismes — résonnent bien au-delà des frontières américaines. Le roman de Shteyngart n'est pas seulement un livre sur l'Amérique : c'est un livre sur le monde que le capitalisme financier a créé et sur les vies qu'il broie, y compris celles des plus riches.
Pour les lecteurs français, Lake Success offre aussi une plongée fascinante dans le quotidien de Wall Street, de l'Upper East Side et des bus Greyhound — trois Amériques qui coexistent sans jamais se rencontrer. Un roman indispensable pour comprendre l'époque.
« L'argent ne résout rien. Il ne fait que rendre les problèmes plus chers. » — Gary Shteyngart, Lake Success