Un roman qui frappe comme un uppercut
Rebecca Lighieri — pseudonyme d'Emmanuelle Bayamack-Tam, par ailleurs autrice d'une œuvre littéraire exigeante — signe avec Il est des hommes qui se perdront toujours un roman noir et social d'une puissance rare. Publié chez P.O.L en 2020, le livre a marqué la rentrée littéraire par sa noirceur sans concession, son écriture nerveuse et sa capacité à transformer un fait divers en tragédie universelle.
Le titre, emprunté à une citation de Victor Hugo, annonce la couleur : ce roman raconte l'histoire d'hommes que tout condamne — la naissance, le milieu, la violence, l'absence d'horizon. Pas de rédemption facile, pas de happy end consolateur. Juste la mécanique implacable du déterminisme social, racontée avec une empathie qui empêche de détourner le regard.
Résumé du roman
L'histoire se déroule dans les quartiers nord de Marseille, sur plusieurs décennies. Elle suit le destin de deux frères, Thomas et Alexandre Music, nés dans une famille décomposée — père violent et absent, mère dépassée, pauvreté structurelle. Le nom de famille, ironiquement lumineux, ne protège de rien.
Thomas, l'aîné, est un enfant solaire malgré tout. Beau, charismatique, doué pour le surf — il découvre les vagues de la côte marseillaise et y trouve une forme de liberté, un espace où la misère sociale n'a plus de prise. Le surf devient son échappatoire, le seul endroit où il existe en dehors de la violence. Mais le milieu, les fréquentations, la précarité le rattrapent inlassablement.
Alexandre, le cadet, est plus fragile, plus introverti. Il subit la violence familiale sans avoir le charisme de son frère pour s'en protéger. Il vit dans l'ombre de Thomas, admiratif et dépendant. Son parcours est celui d'un enfant que personne ne regarde — ni les parents, ni l'école, ni les services sociaux — et que ce silence finira par détruire.
Le roman avance par ellipses temporelles, sautant d'une époque à l'autre, multipliant les points de vue. On suit les deux frères de l'enfance à l'âge adulte, à travers les foyers, les squats, les petits boulots, les séjours en prison, les tentatives de s'en sortir et les rechutes. Lighieri ne juge jamais ses personnages : elle les accompagne, avec la précision d'une documentariste et la compassion d'une romancière.
Les thèmes majeurs
Le déterminisme social
C'est le cœur du roman. Thomas et Alexandre ne sont pas « mauvais » — ils sont piégés. Piégés par un quartier sans emploi, par une famille sans repères, par un système scolaire qui les classe « cas sociaux » dès le primaire, par une justice qui les punit plus qu'elle ne les aide. Le roman montre avec une précision chirurgicale comment la pauvreté engendre la violence qui engendre la marginalisation qui engendre la pauvreté — un cercle vicieux que la volonté individuelle ne suffit pas à briser.
La fraternité
Le lien entre Thomas et Alexandre est le fil rouge émotionnel du roman. Malgré leurs trajectoires divergentes, les deux frères restent liés par un amour indéfectible — maladroit, silencieux, parfois destructeur, mais réel. C'est dans les scènes entre les deux frères que le roman atteint ses moments les plus poignants : une loyauté absolue dans un monde qui ne leur offre rien d'autre.
Marseille comme personnage
Lighieri connaît Marseille intimement — elle y vit. La ville n'est pas un décor : c'est un personnage à part entière. Les quartiers nord, la mer, les calanques, le mistral, la lumière brutale du Midi — tout participe à l'atmosphère du roman. La mer, en particulier, joue un rôle ambivalent : elle est à la fois l'espace de liberté (le surf) et la frontière infranchissable (l'ailleurs inaccessible).
La violence systémique
La violence du roman n'est pas spectaculaire ni complaisante. Elle est quotidienne, banale, structurelle. Violence du père, violence de la rue, violence de l'institution (foyers, prison, école). Lighieri ne cherche ni à choquer ni à apitoyer : elle montre la violence comme un environnement, un bruit de fond permanent qui finit par sembler normal à ceux qui y vivent — et c'est précisément ce qui est terrifiant.
L'autrice : Rebecca Lighieri / Emmanuelle Bayamack-Tam
Le cas Lighieri/Bayamack-Tam est fascinant. Sous son vrai nom, Emmanuelle Bayamack-Tam publie chez P.O.L une œuvre littéraire exigeante, explorée par la critique universitaire — Arcadie (prix du Livre Inter 2019), La Treizième Heure. Sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri, elle écrit des romans noirs plus accessibles, plus nerveux, mais pas moins profonds.
Cette dualité n'est pas une coquetterie : elle témoigne d'une autrice qui refuse de se laisser enfermer dans un seul registre. Les deux identités littéraires se nourrissent mutuellement — la rigueur formelle de Bayamack-Tam irrigue la prose de Lighieri, et l'énergie narrative de Lighieri insuffle du souffle aux textes de Bayamack-Tam.
Notre avis critique
Les points forts :
- Une écriture sèche et précise, sans pathos ni effets de manche — chaque phrase porte.
- Des personnages d'une humanité bouleversante, y compris les personnages secondaires (la mère, la compagne de Thomas, les éducateurs).
- Un sens du lieu exceptionnel — Marseille n'a jamais été aussi bien décrite dans sa complexité sociale.
- Le refus du manichéisme : pas de bons ni de méchants, juste des êtres humains broyés par un système.
- La construction narrative par ellipses, qui donne au roman un rythme haletant malgré l'amplitude temporelle.
Les limites :
- La noirceur constante peut décourager certains lecteurs — il n'y a presque aucune éclaircie dans ce roman.
- Certains personnages féminins restent en retrait, moins développés que les figures masculines.
Ces réserves sont mineures face à la puissance de l'ensemble. Il est des hommes qui se perdront toujours est un roman qui ne se laisse pas oublier — il hante longtemps après la dernière page.
Fiche pratique
- Titre : Il est des hommes qui se perdront toujours
- Autrice : Rebecca Lighieri (Emmanuelle Bayamack-Tam)
- Éditeur : P.O.L (2020), Folio (2021)
- Pages : 304 pages
- Prix poche : environ 8,40 €
- Genre : roman noir, roman social
- Thèmes : déterminisme social, fraternité, Marseille, violence, pauvreté, surf
- Pour qui : amateurs de romans noirs sociaux, lecteurs d'Olivier Adam, de Nicolas Mathieu (Leurs enfants après eux) ou de Kaouther Adimi
« Rebecca Lighieri a écrit le roman que Marseille méritait : pas une carte postale, pas un polar de plus, mais un texte qui regarde en face la violence sociale avec une empathie et une lucidité qui forcent le respect. Thomas et Alexandre Music rejoignent la galerie des personnages inoubliables de la littérature française contemporaine — ceux qu'on ne peut plus ignorer une fois qu'on les a rencontrés. »