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Vivendi rachète Lagardère : séisme dans l'édition française

Vivendi Lagardère rachat Hachette Editis

Un séisme nommé Bolloré

En 2021, Vincent Bolloré, via son groupe Vivendi, finalise la prise de contrôle de Lagardère, maison mère d'Hachette Livre, le premier éditeur français et le troisième mondial. Or Vivendi possède déjà Editis, le deuxième éditeur français. Un seul homme contrôlerait-il bientôt les deux plus grands groupes d'édition du pays ? L'opération, d'un montant total estimé à 4,5 milliards d'euros, constitue le plus important mouvement de concentration dans l'édition française depuis la création de Hachette Livre par Jean-Luc Lagardère dans les années 1980.

Les acteurs en présence

  • Hachette Livre (Lagardère) — N°1 français, N°3 mondial avec un CA de ~2,4 milliards d'euros. Ses marques : Grasset, Fayard, Stock, Calmann-Lévy, JC Lattès, Le Livre de Poche. En scolaire : Hatier, Didier, Foucher. En référence : Larousse, Bescherelle. Hachette possède également sa propre plateforme de distribution, qui distribue des dizaines d'éditeurs tiers.
  • Editis (Vivendi) — N°2 français avec un CA de ~750 millions d'euros. Ses marques : Robert Laffont, Julliard, Plon, Perrin, La Découverte, Nathan, Bordas, Le Cherche-Midi, Pocket, 10/18, Langue au chat. Sa plateforme de distribution, Interforum, est la deuxième du pays.
  • Vivendi (Bolloré) — Conglomérat médias valorisé ~30 milliards d'euros : Canal+, Havas, CNews, Europe 1, C8, et Editis. Vincent Bolloré, milliardaire breton né en 1952, est le principal actionnaire via le Groupe Bolloré.

La chronologie détaillée

  • 2004 : Arnaud Lagardère hérite du groupe à la mort de son père Jean-Luc. Il transforme progressivement Lagardère en holding de médias.
  • 2018 : Vivendi rachète Editis au groupe espagnol Planeta pour 900 millions d'euros, faisant son entrée dans l'édition.
  • 2020 : Vivendi monte progressivement au capital de Lagardère, atteignant 27 %, avec l'aide du fonds activiste Amber Capital qui pousse au changement de gouvernance.
  • Février 2021 : Arnaud Lagardère accepte la transformation de Lagardère SCA (commandite) en SA, perdant sa protection statutaire contre les OPA hostiles.
  • Avril 2021 : Vivendi lance une OPA amicale sur Lagardère à 24,10 € par action, valorisant le groupe à environ 4,5 milliards d'euros.
  • Octobre 2021 : L'OPA est un succès. Vivendi contrôle plus de 95 % de Lagardère et procède au retrait de la cote.

Pourquoi c'est un problème majeur

Si Vivendi conserve à la fois Hachette et Editis, il contrôlerait une part sans précédent du marché de l'édition française :

  • ~70 % du marché scolaire (Hatier + Nathan + Bordas + Larousse + Didier + Foucher)
  • ~50 % de la distribution du livre (Hachette Distribution + Interforum), un enjeu crucial car la distribution est le nerf de la guerre dans l'édition
  • ~35 % de l'édition de littérature générale, réunissant des marques aussi prestigieuses que Grasset, Fayard, Stock, Robert Laffont et Plon
  • ~45 % de l'édition de poche (Le Livre de Poche + Pocket + 10/18 + Folio via des accords)

L'Autorité de la concurrence et la Commission européenne examinent l'opération avec une attention particulière. Dès l'automne 2021, il apparaît clair que les autorités exigeront la cession de l'un des deux pôles éditoriaux. Ce qui se confirmera en 2022-2023 : Vivendi sera contraint de vendre Editis, qui sera finalement cédé au groupe tchèque CMI de Daniel Křetínský en novembre 2023 pour environ 1,2 milliard d'euros.

La question Bolloré

Au-delà de l'enjeu concurrentiel, l'opération pose une question politique et culturelle. Vincent Bolloré est connu pour ses convictions conservatrices et son interventionnisme éditorial. Il a transformé CNews en chaîne d'opinion de droite, repositionné Europe 1, et placé des proches à la tête de ses médias. En contrôlant Hachette — et donc Grasset, Fayard, Stock —, Bolloré pourrait-il influencer la ligne éditoriale de ces maisons prestigieuses ?

Les craintes sont nourries par un précédent : en 2019, la direction d'Editis avait déprogrammé la publication des mémoires de Woody Allen sous la pression interne, un épisode qui avait soulevé des interrogations sur l'indépendance éditoriale au sein du groupe Vivendi.

Les réactions du monde du livre

  • Les auteurs : Inquiets. Le Conseil permanent des écrivains (CPE) alerte sur la réduction du pouvoir de négociation des auteurs face à un éditeur dominant. Moins de concurrence entre éditeurs signifie moins d'enchères, des à-valoir plus faibles et des conditions contractuelles moins favorables.
  • Les libraires : Préoccupés par la concentration de la distribution. Si un seul groupe contrôle la moitié de la distribution, il peut dicter ses conditions aux libraires (remises, délais, conditions de retour).
  • Le politique : Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, rappelle son « attachement à la diversité éditoriale » et promet une vigilance accrue. Le président Macron est plus discret, certains observateurs soulignant la proximité entre Bolloré et le pouvoir.
  • Les éditeurs indépendants : Appellent à un renforcement des régulations. Antoine Gallimard, PDG de Gallimard (Madrigall), troisième groupe éditorial français, observe l'opération avec une inquiétude mesurée.
  • Les syndicats : Le SNE (Syndicat national de l'édition) et le SLF (Syndicat de la librairie française) demandent des garanties sur le maintien de la diversité.

Quel avenir pour l'édition française ?

Le rachat de Lagardère par Vivendi s'inscrit dans une tendance mondiale de concentration de l'édition. Aux États-Unis, la tentative de fusion entre Penguin Random House (Bertelsmann) et Simon & Schuster (Paramount) est bloquée par la justice en novembre 2022. En France, le marché reste moins concentré qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni, mais l'opération Bolloré pose la question des limites acceptables.

« La concentration dans l'édition menace la diversité des voix. Un monde du livre dominé par deux ou trois acteurs n'est plus un monde du livre. » — Syndicat national de l'édition (SNE)