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Fusion Editis-Hachette annulée : les conséquences pour l'édition française

Fusion Editis Hachette annulée conséquences édition

Le plus grand séisme de l'édition française depuis 20 ans

L'affaire a tenu en haleine tout le monde du livre pendant deux ans. En voulant racheter Lagardère (maison mère d'Hachette, premier éditeur français), Vivendi (propriétaire d'Editis, deuxième éditeur) a créé un tremblement de terre sans précédent dans le paysage éditorial français. Cette opération de concentration industrielle, la plus importante de l'histoire du livre en France, a mobilisé les instances européennes, les syndicats d'auteurs et l'ensemble de la chaîne du livre.

Comprendre les enjeux : qui sont les acteurs ?

Hachette Livre, filiale du groupe Lagardère, est le premier éditeur français et le troisième mondial. Son catalogue comprend des marques emblématiques : Grasset, Fayard, Stock, Calmann-Lévy, Hatier, Dunod, Le Livre de Poche. Avec un chiffre d'affaires de près de 2,8 milliards d'euros, Hachette est un mastodonte.

Editis, le deuxième groupe éditorial français, rassemble des maisons prestigieuses : Robert Laffont, Julliard, Plon, Perrin, Pocket, 10/18, Nathan, Bordas, Le Robert. Son CA avoisine 800 millions d'euros. Depuis 2018, Editis appartenait à Vivendi, le conglomérat médiatique contrôlé par Vincent Bolloré.

Chronologie complète de l'affaire

  • Février 2022 : Vivendi lance une OPA amicale sur Lagardère, valorisant le groupe à environ 45 milliards d'euros. Si l'opération aboutit, le groupe Bolloré contrôlerait les deux premiers éditeurs français, soit environ 45 % du marché.
  • Été 2022 : L'alarme est donnée. Le Syndicat national de l'édition (SNE), la Société des gens de lettres (SGDL) et le Conseil permanent des écrivains (CPE) alertent sur les risques d'une concentration excessive.
  • Octobre 2022 : La Commission européenne ouvre une enquête approfondie sur l'opération, craignant une position dominante sur le marché français du livre.
  • Printemps 2023 : Bruxelles pose son verdict : la fusion Vivendi-Lagardère ne sera autorisée qu'à condition que Vivendi cède intégralement Editis. C'est un revers majeur pour le groupe Bolloré, qui espérait ne céder que quelques marques.
  • Fin 2023 : Vivendi cède Editis au groupe tchèque CMI, contrôlé par le milliardaire Daniel Křetínský, pour environ 900 millions d'euros. Křetínský, déjà présent dans les médias français (Le Monde, Elle, Marianne), devient un acteur majeur de l'édition.
  • Début 2024 : La fusion Vivendi-Lagardère est finalisée. Hachette reste sous pavillon Bolloré. Editis passe sous pavillon CMI. Le paysage éditorial français est redessiné.

Les conséquences pour l'édition française

Cette restructuration a des répercussions profondes sur l'ensemble de la chaîne du livre :

  • Concentration accrue — Hachette (Bolloré) pèse désormais environ 30 % du marché français de l'édition. C'est une position dominante qui suscite des inquiétudes, notamment sur les conditions de négociation avec les auteurs et les libraires.
  • Nouvel acteur étranger — CMI/Křetínský devient un acteur majeur avec Editis. L'arrivée d'un industriel tchèque à la tête du deuxième éditeur français soulève des questions sur la pérennité de la stratégie éditoriale et l'engagement culturel à long terme.
  • Inquiétude des auteurs — La SGDL et le CPE alertent sur les risques de la concentration pour la diversité éditoriale, les à-valoir et les droits des auteurs. Quand deux ou trois groupes contrôlent plus de la moitié du marché, le pouvoir de négociation des auteurs diminue mécaniquement.
  • Réorganisations internes — Des plans de restructuration sont attendus chez les deux groupes. Chez Editis, CMI a annoncé vouloir « rationaliser » les fonctions support, ce qui fait craindre des suppressions de postes dans les services éditoriaux, commerciaux et logistiques.
  • Impact sur les libraires — La concentration des éditeurs modifie les rapports de force avec les librairies. Les grands groupes ont davantage de poids pour imposer leurs conditions commerciales (remises, offices, retours).
  • Risque sur la diversité éditoriale — Quand les décisions de publication sont prises par un nombre réduit d'acteurs, les livres « risqués » — premiers romans, littératures étrangères rares, essais pointus — ont moins de chances d'être publiés.

Les chiffres de la concentration en 2024

  • Hachette (Bolloré) : ~30 % du CA de l'édition française
  • Editis (CMI) : ~15 %
  • Gallimard (Madrigall) : ~12 %
  • Les 3 premiers groupes : 57 % du marché total
  • Les 10 premiers éditeurs : 80 % du marché
  • Les éditeurs indépendants : 20 % du marché, mais 50 % des titres publiés

Le précédent historique : la loi Lang de 1981

La France dispose d'un outil unique au monde pour protéger la diversité du livre : la loi Lang sur le prix unique (1981). Cette loi, qui interdit de vendre un livre neuf avec plus de 5 % de rabais, protège les librairies indépendantes face aux grandes surfaces et à Amazon. Mais la loi Lang ne protège pas contre la concentration des éditeurs eux-mêmes. C'est un angle mort de la régulation française que cette affaire a mis en lumière.

Quelles perspectives ?

Le nouveau paysage éditorial français se dessine progressivement. Les observateurs surveillent plusieurs indicateurs : le maintien (ou non) de la diversité des catalogues chez Hachette et Editis, l'évolution des à-valoir proposés aux auteurs, et la capacité des éditeurs indépendants (Actes Sud, Gallimard, Albin Michel, Le Seuil) à préserver leur autonomie face aux deux géants.

« La concentration de l'édition n'est pas un problème en soi. Le problème, c'est quand elle menace la diversité des voix et la liberté éditoriale. L'édition française a toujours été forte de sa pluralité. Il faut la préserver. » — Antoine Gallimard

Cette restructuration du paysage éditorial français aura des conséquences durables, notamment sur les conditions de publication des auteurs, la diversité des catalogues et l'équilibre de la chaîne du livre. L'histoire de l'édition française entre dans une nouvelle ère, et il faudra plusieurs années pour en mesurer pleinement les effets.