L'écriture d'un livre

Comment corriger son manuscrit : les techniques de relecture des pros

Corriger son manuscrit techniques relecture professionnelle

La réécriture : le vrai métier de l'écrivain

On dit souvent qu'écrire, c'est réécrire. Les plus grands auteurs le confirment : Flaubert passait des jours sur une seule phrase, Hemingway a réécrit la fin de L'Adieu aux armes 47 fois, et Marguerite Duras affirmait que « le premier jet est toujours mauvais ». Le premier jet n'est que la matière brute, le minerai. C'est la correction et la relecture qui transforment ce brouillon en manuscrit publiable. Et pourtant, c'est l'étape que les jeunes auteurs négligent le plus souvent, pressés d'envoyer leur texte aux éditeurs.

La correction d'un manuscrit n'est pas un acte mécanique : c'est un processus créatif à part entière. Il faut relire son texte avec les yeux d'un lecteur, pas ceux de l'auteur. Il faut accepter de couper des passages que l'on aime, de réécrire des scènes entières, de supprimer des personnages. C'est douloureux, mais nécessaire. Un manuscrit qui n'a pas été relu et corrigé au moins cinq fois n'est pas prêt à être envoyé.

Les 5 passes de relecture professionnelle

Les professionnels de l'édition — éditeurs, directeurs littéraires, correcteurs — recommandent 5 lectures successives, chacune avec un focus différent. Cette méthode, utilisée dans les grandes maisons d'édition, permet de ne rien laisser passer.

Passe 1 : La structure (macro)

La première relecture se fait à distance, idéalement deux à quatre semaines après la fin du premier jet. On relit le manuscrit d'un trait, sans corriger, avec un carnet à côté. On se pose les questions fondamentales :

  • L'intrigue tient-elle debout du début à la fin ?
  • Y a-t-il des trous dans le scénario, des incohérences temporelles ou logiques ?
  • Le rythme est-il bon ? Y a-t-il des passages trop longs qui ralentissent l'action, ou des ellipses trop brutales qui perdent le lecteur ?
  • La fin est-elle satisfaisante et cohérente avec les promesses du début ?
  • Le point de vue narratif est-il cohérent ? Ne change-t-on pas de focalisation sans raison ?
  • Les enjeux sont-ils clairs dès le premier chapitre ?

C'est à cette étape que l'on peut décider de réorganiser des chapitres, d'en supprimer certains ou d'en ajouter. C'est le moment des grandes décisions structurelles.

Passe 2 : Les personnages

La deuxième lecture se concentre exclusivement sur les personnages. Pour chaque personnage important, on vérifie :

  • A-t-il une voix distincte ? Si on masque les noms dans les dialogues, peut-on reconnaître qui parle ?
  • Ses motivations sont-elles crédibles et clairement exprimées ?
  • Son arc de transformation est-il visible ? Le personnage a-t-il changé entre le début et la fin du roman ?
  • Y a-t-il des personnages inutiles à supprimer ou à fusionner ?
  • Les personnages secondaires sont-ils suffisamment développés pour être mémorables sans voler la vedette au protagoniste ?

Un bon exercice : écrivez une fiche de personnage pour chacun de vos personnages principaux après la première lecture. Vous découvrirez souvent que certains manquent de profondeur ou de cohérence.

Passe 3 : Les dialogues

Les dialogues sont l'un des éléments les plus difficiles à maîtriser. Cette troisième lecture se fait à voix haute :

  • Les dialogues sonnent-ils naturels lus à voix haute ? Si vous butez ou si ça sonne « écrit », réécrivez.
  • Chaque réplique fait-elle avancer l'action ou révèle-t-elle un trait de personnage ?
  • Les incises (« dit-il », « répondit-elle ») sont-elles discrètes et peu nombreuses ?
  • Y a-t-il du sous-texte ? Les meilleurs dialogues sont ceux où ce que le personnage pense diffère de ce qu'il dit.
  • Avez-vous évité les dialogues d'exposition (un personnage qui explique à un autre ce que les deux savent déjà) ?

Passe 4 : Le style

La quatrième relecture est la plus minutieuse. On travaille phrase par phrase :

  • Traquez les adverbes en « -ment » — « Il courut rapidement » → « Il courut ». L'adverbe affaiblit presque toujours le verbe.
  • Éliminez les répétitions involontaires — Utilisez un logiciel comme Antidote pour repérer les mots employés trop souvent.
  • Vérifiez les ouvertures de phrases — Combien de phrases commencent par « Il » ou « Elle » ? Variez.
  • Vérifiez que chaque scène commence et finit au bon moment — Entrez tard, sortez tôt. Ne décrivez pas l'arrivée d'un personnage si l'on peut commencer directement au milieu de la conversation.
  • Coupez tout ce qui n'est pas essentiel — C'est la règle du « kill your darlings » chère à William Faulkner et Stephen King. Si une phrase est belle mais n'apporte rien, supprimez-la.
  • Traquez les clichés — « Un silence de mort », « le temps s'arrêta », « son cœur battait la chamade » : ces expressions sont mortes, trouvez vos propres images.

Passe 5 : L'orthographe et la grammaire

La dernière passe est technique. On ne cherche plus le style, on cherche les fautes :

  • Utilisez Antidote (le meilleur correcteur francophone, ~120 €) ou ProLexis pour un premier filtre automatisé.
  • Relisez une dernière fois sur papier : les erreurs sautent davantage aux yeux sur un support physique que sur écran.
  • Vérifiez la cohérence des noms propres, des dates, des lieux, de la couleur des yeux des personnages (un détail qui change d'un chapitre à l'autre est un signe d'amateurisme).
  • Vérifiez la typographie française : guillemets français (« »), espaces insécables, tirets cadratins pour les dialogues.

La bêta-lecture : le regard extérieur indispensable

Après vos propres relectures, faites lire votre manuscrit à 2 à 4 bêta-lecteurs. C'est une étape cruciale que les auteurs professionnels ne sautent jamais :

  • Choisissez des lecteurs du genre de votre roman : un fan de thriller pour un thriller, un lecteur de littérature blanche pour un roman littéraire.
  • Donnez-leur des questions précises : « Le personnage de Marie est-il attachant ? Le retournement du chapitre 12 est-il surprenant ? As-tu deviné la fin avant le dénouement ? »
  • Ne prenez pas les critiques personnellement : elles sont là pour améliorer votre texte, pas pour vous juger en tant que personne.
  • Si trois bêta-lecteurs sur quatre signalent le même problème, c'est un vrai problème. Si un seul signale quelque chose, c'est peut-être une question de goût.

Où trouver des bêta-lecteurs ? Les forums d'écriture (Cocyclics, Plume d'Argent), les groupes Facebook spécialisés ou les ateliers d'écriture locaux sont d'excellentes sources.

Faire appel à un correcteur professionnel

Si vous visez l'auto-édition ou si vous souhaitez envoyer un manuscrit impeccable aux éditeurs, le recours à un correcteur professionnel est un investissement judicieux. Tarifs moyens en 2024 :

  • Correction orthotypographique : 3 à 5 € par page (1 500 signes) — environ 900 à 1 500 € pour un roman de 300 pages
  • Réécriture / editing : 8 à 15 € par page — environ 2 400 à 4 500 € pour un roman de 300 pages
  • Rapport de lecture : 150 à 400 € pour un avis détaillé de 5 à 10 pages sur votre manuscrit

Attention aux arnaques : un correcteur professionnel a des références, des témoignages de clients et un site web sérieux. Fuyez les offres à 200 € pour un roman entier : à ce prix, le travail ne sera pas sérieux.

Les erreurs les plus fréquentes des manuscrits envoyés aux éditeurs

Les directeurs littéraires et les comités de lecture le confirment : les mêmes erreurs reviennent dans la majorité des manuscrits reçus :

  1. Le début est trop lent — L'action ne commence qu'au chapitre 3. Commencez in medias res.
  2. Trop de description, pas assez d'action — Trois pages pour décrire un paysage : c'est trop.
  3. Les personnages manquent de profondeur — Ils sont des fonctions narratives, pas des êtres humains.
  4. Les dialogues sont artificiels — Ils sonnent « écrits » et non « parlés ».
  5. Le texte n'a pas été relu — Fautes d'orthographe, incohérences, coquilles : le signal d'un auteur qui ne prend pas son travail au sérieux.

« J'ai réécrit la première page de L'Adieu aux armes 39 fois avant d'être satisfait. Le problème était de trouver les mots justes. » — Ernest Hemingway