L'écriture d'un livre

Définir le genre littéraire d'un ouvrage : pourquoi et comment le faire

Définir le genre littéraire d'un ouvrage

Un genre, pour quoi faire ?

Beaucoup d'auteurs rechignent à classer leur livre dans un genre. « Mon roman est inclassable », entend-on souvent. C'est peut-être vrai. Mais c'est aussi, très souvent, un problème. Car le genre littéraire n'est pas une cage : c'est une boussole. Pour l'éditeur qui reçoit votre manuscrit, pour le libraire qui doit le ranger sur une table, pour le lecteur qui parcourt les rayons — le genre est le premier signal qui permet de comprendre à quoi s'attendre.

Définir le genre de votre ouvrage ne signifie pas le réduire. Cela signifie donner une porte d'entrée à ceux qui ne l'ont pas encore lu. Un éditeur qui reçoit un manuscrit sans indication de genre ne sait pas à quel comité de lecture le confier. Un libraire qui ne sait pas où ranger votre livre le laissera en réserve. Définir votre genre, c'est maximiser vos chances d'être lu.

Les grands genres littéraires : panorama

Avant de situer votre ouvrage, il faut connaître le terrain. La classification littéraire repose sur des conventions qui ont évolué au fil des siècles, mais les grandes catégories restent stables.

Le roman

Genre dominant depuis le XIXe siècle, le roman est un récit de fiction en prose, généralement long (plus de 40 000 mots). Il se subdivise en dizaines de sous-genres : roman littéraire (centré sur le style et l'exploration de la condition humaine), roman historique (intrigue ancrée dans une époque passée), roman policier (enquête et résolution d'un crime), thriller (suspense et mise en danger), romance (histoire d'amour au centre de l'intrigue), science-fiction (spéculation sur le futur ou les technologies), fantasy (univers imaginaire avec des éléments surnaturels), roman noir (atmosphère sombre, critique sociale).

Chaque sous-genre a ses codes, ses attentes de lecteurs et ses éditeurs spécialisés. Un roman peut chevaucher plusieurs sous-genres — un thriller historique, une romance de science-fiction — mais il a toujours un genre dominant qui détermine où il sera rangé en librairie.

La nouvelle

Récit de fiction court (généralement moins de 20 000 mots, souvent bien moins), la nouvelle se distingue du roman par sa concentration : un seul fil narratif, peu de personnages, une chute ou un effet final puissant. Le marché de la nouvelle est étroit en France — peu d'éditeurs en publient en dehors des recueils d'auteurs reconnus — mais le format a ses passionnés et ses prix littéraires dédiés.

L'essai

L'essai est un texte argumentatif en prose qui expose une réflexion personnelle sur un sujet donné : philosophie, politique, société, culture, sciences. Il ne relève pas de la fiction. Les essais se répartissent entre essais littéraires (réflexion personnelle d'un auteur, dans la tradition de Montaigne), essais savants (sciences humaines, histoire, sociologie) et documents (enquêtes, témoignages, récits factuels).

La poésie

Genre ancien et exigeant, la poésie se définit par un travail sur la langue elle-même : rythme, sonorité, images, densité du sens. Le vers n'est plus obligatoire — la poésie contemporaine est majoritairement en vers libre ou en prose poétique — mais l'intensité du rapport au langage reste le critère distinctif.

Le récit et l'autofiction

À mi-chemin entre le roman et l'autobiographie, le récit (ou l'autofiction) raconte une expérience vécue en empruntant les outils de la fiction. Annie Ernaux, Édouard Louis, Christine Angot : ces auteurs ont popularisé un genre où la frontière entre réel et inventé est volontairement floue. Si votre texte s'inspire fortement de votre vie mais prend des libertés narratives, vous êtes probablement dans le récit ou l'autofiction.

Le théâtre et le scénario

Textes conçus pour la représentation scénique (théâtre) ou audiovisuelle (scénario). Ils ont leurs règles propres — dialogue dominant, didascalies, structure en actes — et leurs éditeurs spécialisés. Si votre texte est un dialogue pur destiné à être joué, ne le présentez pas comme un roman.

Comment identifier le genre de votre ouvrage

Votre texte est écrit ou en cours d'écriture, et vous hésitez sur son genre. Voici cinq questions pour trancher :

1. Votre texte raconte-t-il une histoire inventée ?

Si oui, c'est de la fiction : roman, nouvelle, théâtre. Si non, c'est de la non-fiction : essai, document, mémoires, biographie. Si c'est entre les deux (histoire vraie racontée comme un roman), vous êtes dans le récit ou l'autofiction.

2. Quelle est la longueur ?

Moins de 20 000 mots : nouvelle ou novella. De 40 000 à 120 000 mots : roman standard. Au-delà de 120 000 mots : roman-fleuve ou saga. Un essai fait généralement entre 30 000 et 80 000 mots. Ces seuils ne sont pas rigides, mais ils correspondent aux attentes des éditeurs et du marché.

3. Qu'est-ce qui motive le lecteur à tourner les pages ?

C'est la question la plus révélatrice :

  • Le suspense (qui a fait ça ? que va-t-il se passer ?) → Polar, thriller
  • L'émotion (vont-ils se retrouver ? comment va-t-il surmonter cette épreuve ?) → Romance, roman sentimental, drame
  • La découverte d'un monde (comment fonctionne cet univers ?) → Fantasy, science-fiction
  • La beauté de la langue et l'exploration intérieure → Littérature générale, roman littéraire
  • La compréhension d'un sujet (que s'est-il vraiment passé ? comment ça marche ?) → Essai, document

Si plusieurs motivations coexistent, la dominante détermine votre genre principal. Un roman littéraire peut avoir du suspense, mais si le lecteur tourne les pages avant tout pour le style et l'introspection, c'est de la littérature générale.

4. Quel rayon de librairie visez-vous ?

Allez dans une librairie et regardez les rayons. Où votre livre serait-il le mieux placé ? Littérature française ? Policier ? SF-Fantasy ? Sciences humaines ? Développement personnel ? Ce test empirique est souvent plus efficace que toute théorie. Si vous hésitez entre deux rayons, demandez-vous lequel attire les lecteurs les plus susceptibles d'aimer votre livre.

5. À quels livres publiés ressemble le vôtre ?

Identifiez trois à cinq livres existants qui partagent un ADN avec le vôtre. Même ton, même public, même type d'intrigue ou de thématique. Vérifiez dans quel genre ces livres sont classés. C'est probablement le vôtre. Ce travail de comparaison (le « comp titles » des Anglo-Saxons) est aussi très utile dans votre lettre de présentation aux éditeurs : « Mon roman se situe à la croisée de X et Y » est une indication précieuse pour un comité de lecture.

Genre littéraire et positionnement éditorial

Le genre n'est pas qu'une étiquette : c'est un outil de positionnement. Chaque genre a ses éditeurs de référence, et cibler les bons éditeurs dépend directement de votre classification.

  • Littérature générale → Gallimard, Grasset, Le Seuil, Flammarion, Actes Sud, Minuit, P.O.L
  • Polar / Thriller → Gallimard (Série Noire), Le Masque, Rivages Noir, Fleuve Noir, Albin Michel
  • SF / Fantasy → Bragelonne, L'Atalante, ActuSF, Mnémos, Denoël (Lunes d'Encre), Gallimard (Folio SF)
  • Romance → Harlequin, J'ai Lu (Pour elle), Hugo Romance, City Éditions
  • Jeunesse / Young Adult → Gallimard Jeunesse, Nathan, L'École des loisirs, Bayard, PKJ
  • Essais → Gallimard (NRF Essais), Le Seuil (Points), Flammarion (Champs), La Découverte, Fayard

Envoyer un thriller chez Minuit ou un essai de philosophie chez Bragelonne, c'est perdre du temps — le vôtre et celui de l'éditeur. Connaître votre genre vous permet de viser juste.

Le piège de l'inclassable

« Mon livre est inclassable » est la phrase que les éditeurs redoutent le plus dans une lettre d'accompagnement. Non pas parce que les livres hybrides n'existent pas — certains des plus grands succès littéraires défient les catégories — mais parce que cette affirmation traduit souvent un refus de comprendre le marché.

En réalité, même les livres les plus originaux peuvent être situés. L'Anomalie d'Hervé Le Tellier est un roman littéraire avec des éléments de science-fiction. Sapiens de Yuval Noah Harari est un essai d'histoire vulgarisée. Vernon Subutex de Virginie Despentes est un roman social contemporain. Chacun de ces livres dépasse son genre — mais chacun part d'un genre identifiable.

Si votre texte est véritablement hybride, la bonne approche est de nommer le genre principal tout en signalant les influences secondaires : « Un roman littéraire teinté de thriller » ou « Un essai narratif entre sociologie et autobiographie ». Vous montrez ainsi que vous connaissez le paysage tout en revendiquant votre singularité.

Assumer son genre

Le dernier conseil est peut-être le plus important : n'ayez pas honte de votre genre. La hiérarchie qui place la « littérature blanche » au-dessus du polar, du roman sentimental ou de la fantasy est un héritage culturel français qui ne reflète pas la réalité du marché ni la qualité des textes. Les meilleurs polars — ceux de Fred Vargas, Pierre Lemaitre ou Hervé Le Corre — sont de la grande littérature. Les meilleures romances touchent des millions de lecteurs avec une sincérité que bien des romans « littéraires » leur envient.

Définir votre genre, c'est assumer ce que vous écrivez, comprendre pour qui vous l'écrivez, et choisir les bons interlocuteurs pour le publier. C'est un acte de clarté — et la clarté est toujours une force.