Le roman historique est l'un des genres littéraires les plus populaires et les plus durables. De Ivanhoé de Walter Scott aux Piliers de la Terre de Ken Follett, de Salammbô de Flaubert à Le Nom de la rose d'Umberto Eco, il fascine les lecteurs depuis deux siècles. En France, c'est aussi un genre en pleine renaissance : Jean-Baptiste Andrea (prix Goncourt 2023), Pierre Lemaitre (Goncourt 2013) ou Laurent Binet (HHhH) prouvent que le roman historique n'a jamais été aussi vivant. Mais qu'est-ce qu'un roman historique exactement ? D'où vient le genre ? Et comment en écrire un ? Guide complet.
Définition : qu'est-ce qu'un roman historique ?
Un roman historique est une œuvre de fiction dont l'intrigue se déroule dans une époque passée réelle, suffisamment éloignée pour que l'auteur ait besoin de reconstituer un monde disparu. La frontière est floue — à partir de quand le passé devient-il « historique » ? — mais une convention implicite situe le seuil à environ cinquante ans avant la date d'écriture. Un roman situé pendant la Seconde Guerre mondiale est un roman historique ; un roman situé dans les années 2000, écrit en 2023, ne l'est généralement pas.
Le genre repose sur un double contrat avec le lecteur :
- La fidélité historique — Les faits, les dates, les lieux, les mœurs, les objets, le langage doivent être conformes à ce que l'on sait de l'époque. L'auteur s'engage à ne pas trahir la vérité historique sur les éléments vérifiables.
- La liberté romanesque — L'auteur invente des personnages fictifs, des intrigues, des dialogues, des scènes qui n'ont jamais eu lieu. C'est cette invention qui fait du texte un roman, pas un livre d'histoire.
La tension entre ces deux exigences est ce qui rend le genre si difficile — et si passionnant.
Brève histoire du roman historique
Walter Scott : l'inventeur du genre
Le roman historique moderne naît en 1814 avec Waverley de l'Écossais Walter Scott. Scott invente la formule qui définit encore le genre aujourd'hui : un personnage fictif ordinaire plongé dans un grand événement historique réel. Le héros n'est pas un roi ou un général — c'est un individu anonyme qui traverse l'Histoire et permet au lecteur de la vivre de l'intérieur.
Suivent Ivanhoé (1819), Rob Roy (1817), Quentin Durward (1823). Scott connaît un succès colossal dans toute l'Europe. Son influence est décisive sur la génération suivante.
L'âge d'or français : Hugo, Dumas, Flaubert
La France s'empare du genre avec une énergie extraordinaire :
- Victor Hugo — Notre-Dame de Paris (1831), fresque médiévale qui sauve littéralement la cathédrale de la démolition, puis Quatrevingt-treize (1874), roman de la Terreur révolutionnaire.
- Alexandre Dumas — Les Trois Mousquetaires (1844), Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846), La Reine Margot (1845). Dumas transforme l'histoire en aventure pure, mêlant duels, intrigues politiques et romances. Il invente le roman historique populaire — et reste, deux siècles plus tard, l'un des auteurs les plus lus au monde.
- Gustave Flaubert — Salammbô (1862) reconstitue Carthage avec une précision archéologique obsessionnelle. Flaubert y passe cinq ans de recherches et un voyage en Tunisie. C'est le versant érudit du genre, à l'opposé du panache de Dumas.
Le XXe siècle : renouvellement et diversification
Le roman historique se renouvelle profondément au XXe siècle :
- Marguerite Yourcenar — Mémoires d'Hadrien (1951), chef-d'œuvre absolu du genre, où l'empereur romain raconte sa vie à la première personne. Yourcenar a travaillé vingt-cinq ans sur ce livre.
- Umberto Eco — Le Nom de la rose (1980), polar médiéval dans une abbaye bénédictine. Eco, sémiologue de profession, y injecte une érudition vertigineuse sans jamais perdre le lecteur. Best-seller mondial, adapté au cinéma avec Sean Connery.
- Ken Follett — Les Piliers de la Terre (1989), saga de la construction d'une cathédrale au XIIe siècle. Plus de 25 millions d'exemplaires vendus. Follett prouve que le roman historique peut être un page-turner de 1 000 pages.
Le roman historique aujourd'hui
Le genre connaît un renouveau spectaculaire depuis les années 2010 :
- Hilary Mantel — Trilogie Wolf Hall (2009-2020) sur Thomas Cromwell, deux fois Booker Prize. Mantel a révolutionné le genre en écrivant au présent de narration, brisant la convention du passé simple.
- Pierre Lemaitre — Au revoir là-haut (prix Goncourt 2013), fresque de l'après-Première Guerre mondiale. Lemaitre, venu du polar, apporte au genre un suspense et une structure narrative inédits.
- Laurent Binet — HHhH (2010) sur l'assassinat de Heydrich, où l'auteur questionne en permanence sa propre démarche de romancier historique. Un méta-roman qui interroge les fondements du genre.
- Jean-Baptiste Andrea — Veiller sur elle (prix Goncourt 2023), situé dans l'Italie du XXe siècle, confirme que le roman historique est au cœur de la littérature française contemporaine.
Les sous-genres du roman historique
- La fresque historique — Roman-fleuve couvrant plusieurs décennies ou générations (Les Piliers de la Terre, Guerre et Paix).
- Le roman de cape et d'épée — Aventure, duels, panache (Les Trois Mousquetaires, Le Bossu de Paul Féval).
- Le polar historique — Enquête criminelle dans un cadre historique (Le Nom de la rose, les Nicolas Le Floch de Jean-François Parot).
- L'uchronie — Et si l'Histoire avait pris un autre chemin ? (Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick, Civilizations de Laurent Binet).
- Le roman historique intimiste — Vie quotidienne d'un individu ordinaire dans un contexte historique (Suite française d'Irène Némirovsky, La Fille du Reich de Louise Fein).
Comment écrire un roman historique : 7 règles essentielles
1. Recherchez — puis oubliez vos recherches
La documentation est la base du roman historique. Vous devez connaître votre époque mieux que vos personnages la connaissent. Mais attention au piège : le lecteur ne veut pas un cours d'histoire. La recherche doit être invisible — elle nourrit le texte sans l'écraser. Flaubert disait : « Je veux que l'érudition ne se sente pas. »
2. Choisissez le bon point de vue
Un personnage fictif offre plus de liberté narrative qu'un personnage historique réel. Si vous choisissez de faire parler Napoléon, chaque parole sera vérifiable et contestable. Si vous inventez un soldat anonyme dans la Grande Armée, vous pouvez tout inventer — sauf le décor.
3. Évitez l'anachronisme
C'est l'erreur fatale du genre. Un personnage du XVIIe siècle ne peut pas « stresser » (le mot date du XXe siècle). Une femme de 1850 ne peut pas penser comme une féministe de 2023. Les mentalités sont les anachronismes les plus difficiles à éviter — et les plus graves.
4. Faites vivre les détails sensoriels
Ce qui rend une époque réelle, ce ne sont pas les dates et les batailles — ce sont les odeurs, les textures, les bruits, les goûts. Que mangeait-on au petit-déjeuner en 1789 ? Comment sentait Paris en été ? Quel bruit faisaient les sabots sur les pavés ? Ces détails créent l'immersion.
5. Ne modernisez pas les dialogues
Le piège inverse de l'anachronisme : écrire des dialogues en vieux français illisible. La solution est de trouver un registre intermédiaire — un langage qui sonne « d'époque » sans être un pastiche. Évitez le tutoiement systématique, les contractions familières, l'argot contemporain, mais ne forcez pas les « point ne » et les « fîmes ».
6. Respectez les faits vérifiables
Si votre roman mentionne la bataille de Waterloo, elle doit avoir lieu le 18 juin 1815, pas le 19. Si un personnage traverse Paris, les rues doivent exister à l'époque où il les emprunte. Les erreurs factuelles détruisent la confiance du lecteur — et les lecteurs de romans historiques sont souvent des passionnés d'histoire qui repèreront la moindre erreur.
7. Racontez d'abord une histoire
Le roman historique est un roman avant d'être historique. L'intrigue, les personnages, les émotions, le suspense — voilà ce qui fait tourner les pages. L'Histoire est le décor, pas le sujet. Les meilleurs romans historiques sont ceux qui racontent une histoire universelle (amour, trahison, quête de justice) dans un cadre historique particulier.
Pourquoi le roman historique fascine-t-il autant ?
Parce qu'il offre ce que ni le roman contemporain ni le livre d'histoire ne peuvent donner seuls : l'expérience vécue du passé. Un manuel d'histoire vous apprend que la Révolution française a eu lieu en 1789. Un roman historique vous fait sentir ce que c'était d'être dans la rue ce jour-là — la peur, l'excitation, la confusion, la poussière, le bruit des canons. C'est cette promesse d'immersion qui fait du roman historique un genre éternel.
« Le romancier historique n'est ni un historien ni un menteur. C'est un passeur : il prend le lecteur par la main et lui fait traverser un monde disparu. » — Umberto Eco