Une vie brève, une œuvre immense
Guy de Maupassant (1850-1893) est l'un des écrivains les plus lus et les plus traduits de la littérature française. En à peine dix ans d'activité littéraire (1880-1890), il a produit une œuvre colossale : plus de 300 nouvelles, 6 romans, 3 récits de voyage, des chroniques journalistiques et des pièces de théâtre. Sa productivité et la qualité constante de son écriture tiennent du prodige.
Maupassant est le maître incontesté de la nouvelle en langue française. Ses récits courts, d'une concision et d'une efficacité redoutables, peignent avec une acuité implacable la société française de la fin du XIXe siècle : paysans normands, bourgeois parisiens, prostituées, fonctionnaires, militaires, tous observés avec la même lucidité sans illusion.
Les origines normandes (1850-1869)
Henry-René-Albert-Guy de Maupassant naît le 5 août 1850 au château de Miromesnil, près de Dieppe, en Normandie. Son père, Gustave de Maupassant, est un rentier oisif issu de la petite noblesse lorraine. Sa mère, Laure Le Poittevin, est une femme cultivée et passionnée de littérature, amie d'enfance de Gustave Flaubert — un lien qui sera déterminant pour la carrière du jeune Guy.
L'enfance de Maupassant est marquée par la séparation de ses parents en 1860. Il grandit avec sa mère à Étretat, au bord de la mer, dans un paysage de falaises, de plages et de campagne normande qui nourrira profondément son imagination. La Normandie — ses paysans retors, ses bourgeois avares, ses ciels changeants — sera le décor de centaines de ses nouvelles.
Élève au séminaire d'Yvetot puis au lycée de Rouen, le jeune Maupassant est un garçon robuste, sportif, passionné de canotage sur la Seine. C'est à Rouen qu'il fait la connaissance de Louis Bouilhet, poète ami de Flaubert, qui l'encourage dans ses premiers essais littéraires.
L'apprentissage avec Flaubert (1869-1880)
En 1869, Maupassant monte à Paris pour étudier le droit. La guerre franco-prussienne de 1870 interrompt ses études : mobilisé, il vit la débâcle, la retraite et l'humiliation de la défaite. Cette expérience traumatisante — la guerre, l'occupation prussienne, la lâcheté des uns et le courage des autres — irriguera nombre de ses plus grandes nouvelles.
Après la guerre, Maupassant entre comme employé au ministère de la Marine, puis à celui de l'Instruction publique. Fonctionnaire le jour, il écrit le soir et le dimanche, sous la tutelle exigeante de Gustave Flaubert, qui devient son maître littéraire.
L'apprentissage avec Flaubert dure sept ans (1873-1880). Le maître de Croisset impose à son élève une discipline de fer : observer, noter, chercher le mot juste, refuser le cliché, traquer l'originalité du regard. Flaubert lit et corrige impitoyablement les essais du jeune homme, lui interdisant de publier tant qu'il ne sera pas prêt. Cette formation rigoureuse forgera le style limpide et précis qui fera la gloire de Maupassant.
L'explosion : Boule de Suif (1880)
Le 16 avril 1880, Maupassant publie Boule de Suif dans le recueil collectif Les Soirées de Médan, aux côtés de Zola, Huysmans et d'autres naturalistes. La nouvelle raconte le voyage d'un groupe de bourgeois pendant l'occupation prussienne de 1870 : ils acceptent qu'une prostituée, surnommée Boule de Suif, se sacrifie pour leur permettre de poursuivre leur route — puis la méprisent ensuite.
C'est un coup de maître. Flaubert, qui meurt un mois plus tard, a le temps de saluer le triomphe de son élève : « Cette petite nouvelle restera, soyez-en sûr ! » La nouvelle est unanimement saluée par la critique comme un chef-d'œuvre de construction narrative et de férocité sociale. En quelques pages, Maupassant a révélé la lâcheté, l'hypocrisie et l'égoïsme de la bourgeoisie avec une précision chirurgicale.
La décennie prodigieuse (1880-1890)
Après le succès de Boule de Suif, Maupassant quitte le ministère et se consacre entièrement à l'écriture. Commence alors une décennie d'une productivité stupéfiante :
- Plus de 300 nouvelles publiées dans les journaux (Le Gaulois, Gil Blas, Le Figaro) puis réunies en recueils : La Maison Tellier (1881), Mademoiselle Fifi (1882), Les Contes de la bécasse (1883), Le Horla (1887).
- Six romans : Une vie (1883), Bel-Ami (1885), Mont-Oriol (1887), Pierre et Jean (1888), Fort comme la mort (1889), Notre cœur (1890).
- Trois récits de voyage : Au soleil, Sur l'eau, La Vie errante, récits de ses voyages en Afrique du Nord, en Italie et en Méditerranée.
Maupassant gagne beaucoup d'argent, mène grand train, achète un yacht baptisé le Bel-Ami, voyage en Méditerranée, fréquente les salons parisiens. C'est l'un des écrivains les mieux payés de son époque, un véritable auteur à succès dans le sens moderne du terme.
Les thèmes majeurs
L'œuvre de Maupassant, malgré sa diversité apparente, tourne autour de quelques obsessions récurrentes :
- L'argent et la cupidité : De La Parure (une femme ruinée pour avoir perdu un bijou qu'elle croyait précieux) à Bel-Ami (l'ascension d'un arriviste sans scrupules), l'argent est le moteur caché de toutes les relations humaines.
- La guerre et ses horreurs : Boule de Suif, Mademoiselle Fifi, Deux amis — Maupassant, marqué par 1870, revient sans cesse sur la violence, la lâcheté et l'absurdité de la guerre.
- La solitude et la folie : Le Horla, Lui ?, La Nuit — des nouvelles fantastiques où la frontière entre réel et imaginaire se brouille, préfigurant les angoisses de la modernité.
- La Normandie : Ses paysans malins, ses héritages contestés, ses repas gargantualesques, ses paysages entre mer et bocage — la Normandie est le terreau de son réalisme le plus savoureux.
La chute (1891-1893)
Dès le milieu des années 1880, Maupassant souffre de troubles de santé liés à la syphilis contractée dans sa jeunesse. Migraines, troubles de la vision, crises nerveuses s'aggravent progressivement. L'écrivain, qui a toujours eu un tempérament sombre malgré son apparente vitalité, sombre dans la dépression et la paranoïa.
Le 1er janvier 1892, il tente de se suicider à Cannes. Interné à la clinique du docteur Blanche à Passy, il y meurt le 6 juillet 1893, à l'âge de quarante-deux ans. Ses derniers mois sont marqués par la folie — une fin tragique qui fait écho aux nouvelles fantastiques qu'il avait écrites quelques années plus tôt.
Émile Zola prononce son éloge funèbre : « De tous les écrivains de ce temps, c'est lui qui restera comme le conteur le plus accompli. »
« La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. » — Guy de Maupassant, Une vie