Une Européenne de naissance (1903-1939)
Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour naît le 8 juin 1903 à Bruxelles, dans une famille de la noblesse franco-belge. Sa mère meurt dix jours après l'accouchement. Son père, Michel Cleenewerck de Crayencour, homme cultivé et cosmopolite, l'élève seul et lui offre une éducation exceptionnelle pour l'époque : cours particuliers, voyages à travers l'Europe, accès illimité à la bibliothèque familiale. À 16 ans, elle compose ses premiers poèmes. C'est son père qui l'aide à forger son pseudonyme — « Yourcenar » est l'anagramme (quasi parfaite) de Crayencour.
Son premier roman, Alexis ou le Traité du vain combat, paraît en 1929 chez Grasset. Ce court récit en forme de lettre, où un jeune musicien confesse son homosexualité à sa femme, frappe par sa maturité et son élégance stylistique. Yourcenar a 26 ans et affirme déjà une voix singulière : classique dans la forme, audacieuse dans le propos.
L'exil américain et l'écriture des chefs-d'œuvre (1939-1970)
En 1937, Yourcenar rencontre Grace Frick, universitaire américaine qui deviendra sa compagne de vie pendant quarante ans. En 1939, à l'approche de la guerre, les deux femmes s'installent aux États-Unis. Yourcenar obtient la nationalité américaine en 1947 et enseigne la littérature française dans plusieurs universités. Elle s'établit sur l'île des Monts-Déserts (Mount Desert Island), dans le Maine — un lieu sauvage et isolé qui deviendra son refuge d'écriture pour le reste de sa vie.
C'est dans ce cadre que Yourcenar accomplit son chef-d'œuvre. En 1948, elle retrouve dans une malle d'anciens brouillons commencés avant la guerre — les premières pages d'un roman sur l'empereur romain Hadrien. Elle se replonge dans le projet avec une intensité absolue. Mémoires d'Hadrien paraît chez Plon en 1951. Le roman — un monologue fictif de l'empereur vieillissant adressé au jeune Marc Aurèle — est salué comme un chef-d'œuvre absolu. La critique est unanime, les ventes considérables. Le livre est traduit dans le monde entier et reste, soixante-dix ans plus tard, l'un des romans les plus admirés du XXe siècle.
Yourcenar poursuit avec L'Œuvre au Noir (1968), récit de la vie du médecin-alchimiste fictif Zénon au XVIe siècle, qui reçoit le prix Femina. Plus sombre et plus complexe que les Mémoires d'Hadrien, ce roman confirme la stature de Yourcenar comme l'une des premières voix de la littérature mondiale.
L'Académie française : une élection historique (1980)
Le 6 mars 1980, Marguerite Yourcenar est élue au fauteuil numéro 3 de l'Académie française — devenant la première femme à y siéger en 345 ans d'existence de l'institution. L'élection, soutenue notamment par Jean d'Ormesson, ne fait pas l'unanimité parmi les Immortels. Certains académiciens boycottent la cérémonie de réception, le 22 janvier 1981. Yourcenar prononce un discours d'une dignité exemplaire, rendant hommage à toutes les femmes écrivains qui auraient mérité cet honneur avant elle.
L'événement dépasse le cadre littéraire — il marque une avancée symbolique majeure pour la place des femmes dans les institutions culturelles françaises. Depuis, treize femmes ont été élues à l'Académie.
Le style Yourcenar : la perfection classique
Le style de Marguerite Yourcenar est immédiatement reconnaissable : une prose d'une pureté et d'une précision qui évoquent les grands classiques du XVIIe siècle, servie par un vocabulaire d'une richesse extraordinaire et une syntaxe d'une élégance souveraine. Ses phrases longues, architecturées, n'ont rien de la lourdeur — elles coulent avec une fluidité naturelle qui témoigne d'un travail de réécriture inlassable.
Pour les auteurs d'aujourd'hui qui souhaitent publier un manuscrit exigeant, Yourcenar est un modèle d'ambition littéraire. Elle prouve qu'un roman érudit, situé dans l'Antiquité romaine ou la Renaissance flamande, peut toucher un large public — à condition que l'humanité des personnages transcende le cadre historique.
Les dernières années et l'héritage (1980-1987)
Après la mort de Grace Frick en 1979, Yourcenar voyage intensément — Asie, Afrique, Europe — tout en continuant d'écrire. Elle publie le troisième volet de sa trilogie autobiographique, Quoi ? L'Éternité (posthume, 1988), qui s'ajoute à Souvenirs pieux (1974) et Archives du Nord (1977).
Marguerite Yourcenar s'éteint le 17 décembre 1987 sur l'île des Monts-Déserts, à 84 ans. Son œuvre, traduite dans plus de 30 langues, continue d'être lue et étudiée dans le monde entier. La maison qu'elle habitait dans le Maine est aujourd'hui un lieu de mémoire visité par des lecteurs du monde entier.
« Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même. » — Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien (1951)