Les éditeurs

Comment devenir lecteur pour une maison d'édition

Illustration du métier de lecteur pour une maison d'édition

Derrière chaque livre publié, il y a des dizaines de manuscrits refusés. Et derrière chaque refus — ou chaque découverte — il y a souvent un lecteur : cette personne de l'ombre qui lit les manuscrits reçus par les maisons d'édition et rédige un avis pour les éditeurs. C'est un métier méconnu, rarement mentionné sur les couvertures, mais essentiel au fonctionnement de l'édition. Si vous êtes un lecteur passionné et que vous rêvez de plonger dans les manuscrits avant tout le monde, voici tout ce qu'il faut savoir.

Le rôle du lecteur en maison d'édition

Les grandes maisons d'édition françaises reçoivent entre 3 000 et 6 000 manuscrits non sollicités par an. Gallimard en reçoit plus de 6 000, Grasset environ 5 000, le Seuil 3 500. Aucune équipe éditoriale ne peut lire tout cela. C'est là qu'interviennent les lecteurs externes (aussi appelés « lecteurs à la pige » ou « lecteurs de manuscrits »).

Le lecteur reçoit un manuscrit, le lit — en totalité ou en partie selon les consignes de la maison — et rédige une fiche de lecture. Cette fiche est un document structuré qui comprend :

  • Un résumé de l'intrigue (sans spoiler excessif, mais avec les éléments clés).
  • Une analyse littéraire : qualité de l'écriture, originalité du sujet, construction narrative, crédibilité des personnages, rythme.
  • Un avis argumenté : recommandation favorable, défavorable ou « à revoir avec modifications ».
  • Un positionnement éditorial : ce manuscrit correspond-il à la ligne de la maison ? Quel public ? Quel potentiel commercial ?

C'est sur la base de ces fiches que l'éditeur décide de lire ou non le manuscrit en intégralité. Le lecteur est donc le premier filtre — un rôle à la fois gratifiant et redoutable, car il porte une responsabilité considérable.

Le profil recherché

Il n'existe pas de diplôme de « lecteur de maison d'édition ». Cependant, les profils recherchés partagent plusieurs caractéristiques :

  • Une culture littéraire solide — Vous devez connaître les classiques et la littérature contemporaine française et étrangère. Un lecteur qui ne connaît pas les références du genre dans lequel il lit est un lecteur aveugle.
  • Un goût éclectique — Les maisons d'édition ne publient pas qu'un seul genre. Vous devrez lire du polar, de la littérature blanche, de l'autofiction, du fantastique, du récit historique. La capacité à apprécier des textes très différents est essentielle.
  • Une capacité d'analyse critique — Dire « j'ai aimé » ou « je n'ai pas aimé » ne suffit pas. Vous devez savoir pourquoi un texte fonctionne ou ne fonctionne pas, identifier ses forces et ses faiblesses avec précision, et formuler un avis qui aide l'éditeur à prendre une décision.
  • Une excellente expression écrite — La fiche de lecture est votre carte de visite. Elle doit être claire, synthétique, bien rédigée et argumentée.
  • De la rapidité — Un lecteur professionnel lit en moyenne un manuscrit de 300 pages en 2 à 3 jours. Les délais sont souvent serrés, surtout pendant la rentrée littéraire.

La rémunération

Autant le dire clairement : on ne vit pas du métier de lecteur. C'est une activité complémentaire, souvent exercée en parallèle d'un autre métier (enseignant, journaliste, traducteur, libraire, auteur). La rémunération varie selon les maisons :

  • Grandes maisons (Gallimard, Grasset, Seuil, Flammarion) : entre 30 et 60 € par fiche de lecture, selon la longueur du manuscrit et la complexité de l'avis demandé.
  • Éditeurs indépendants : entre 15 et 40 € par fiche, parfois moins. Certains petits éditeurs ne rémunèrent pas du tout et comptent sur le bénévolat.
  • Volume mensuel : un lecteur régulier traite entre 4 et 10 manuscrits par mois, soit un revenu complémentaire de 150 à 500 € mensuels en moyenne.

Ce n'est pas un métier que l'on exerce pour l'argent. C'est un métier que l'on exerce pour la passion de la découverte — et pour le frisson de tomber, une fois de temps en temps, sur un texte extraordinaire que personne n'a encore lu.

Comment postuler

Il n'existe pas de processus de recrutement standardisé. Voici les voies d'accès les plus courantes :

  • Candidature spontanée : Envoyez un courrier ou un email au service éditorial de la maison qui vous intéresse. Joignez un CV littéraire (vos lectures, vos domaines de prédilection, votre expérience éventuelle en critique ou en écriture) et, surtout, une ou deux fiches de lecture d'exemple. Choisissez des romans récents et rédigez des fiches telles que vous les feriez pour un éditeur.
  • Le réseau : Comme souvent dans l'édition, le bouche-à-oreille joue un rôle majeur. Les stages en maison d'édition, les masters d'édition (Paris XIII, Paris Nanterre, Aix-Marseille) et les salons du livre sont des occasions de nouer des contacts.
  • Les plateformes spécialisées : Certaines plateformes mettent en relation des éditeurs et des lecteurs freelances. Le site de la SGDL (Société des Gens de Lettres) peut également être une ressource utile.
  • Commencer petit : Les petits éditeurs indépendants et les jeunes maisons sont souvent plus accessibles que les grands groupes. Commencer par lire pour une petite structure permet de se faire la main et de constituer un portfolio de fiches de lecture.

Les qualités qui font la différence

Un bon lecteur ne se contente pas de dire si un texte est bon ou mauvais. Il apporte une vision éditoriale :

  • Savoir repérer le potentiel : Un manuscrit imparfait peut cacher un talent brut. Le lecteur idéal sait voir au-delà des défauts de surface pour identifier une voix singulière, un sujet porteur ou une construction narrative prometteuse.
  • Connaître le marché : Un texte peut être littérairement excellent mais invendable — ou inversement. Le lecteur qui comprend les tendances du marché, les attentes des libraires et les goûts du public est un atout précieux pour l'éditeur.
  • Être honnête : La complaisance est le pire défaut d'un lecteur. Si un texte ne fonctionne pas, il faut le dire — avec respect, mais sans détour. Les éditeurs font confiance aux lecteurs qui osent dire non.

Le lecteur bénévole : les comités de lecture associatifs

Si vous souhaitez vous initier au métier sans passer par les maisons d'édition, plusieurs options existent :

  • Le prix des lecteurs : De nombreux prix littéraires (Goncourt des lycéens, Prix des lecteurs du Livre de Poche, Prix Fnac) recrutent des jurés-lecteurs. C'est une excellente manière de se former à la lecture critique.
  • Les comités de lecture en bibliothèque : Certaines bibliothèques municipales organisent des comités de lecture ouverts au public, où des lecteurs bénévoles lisent et chroniquent les nouveautés.
  • Les blogs littéraires : Tenir un blog de critiques littéraires est une formation continue à la lecture analytique — et un portfolio idéal pour postuler ensuite comme lecteur professionnel.

« Le lecteur de maison d'édition est un chercheur d'or : il passe des jours à tamiser la boue pour trouver, une fois de temps en temps, une pépite. Et cette pépite justifie tout le reste. » — Un lecteur chez Gallimard