Un roman qui parle comme on ne parle pas dans les livres
Cinq dans tes yeux de Hadrien Bels, publié aux éditions de l'Iconoclaste en 2021, est un premier roman qui a frappé la rentrée littéraire par sa voix singulière, son énergie brute et sa capacité à raconter Marseille de l'intérieur. Le titre — expression populaire qui signifie à la fois « la main de Fatma » (protection) et « va te faire voir » (défi) — annonce le programme : un roman qui protège les siens et envoie valser les conventions.
Le livre a été salué par la critique pour son authenticité, son humour et sa justesse sociologique. Il ne ressemble à rien de ce que la littérature française produit habituellement sur la banlieue — ni misérabilisme, ni romance, ni tract politique. Juste la vie telle qu'elle se vit dans les quartiers nord de Marseille, racontée par quelqu'un qui en vient.
Résumé du roman
Le récit est porté par la voix d'Stress, un trentenaire marseillais d'origine comorienne qui vit toujours dans la cité des Music (les quartiers nord). Il n'est pas parti, comme certains de ses amis d'enfance. Il est resté — non par échec, mais par loyauté, par ancrage, parce que c'est chez lui.
Le roman se déroule sur une journée, celle d'un barbecue organisé sur le toit-terrasse d'un immeuble de la cité. Autour du feu, de la viande qui grille et des bières, une bande de potes se retrouve : Stress, Amine, Icham, les cousins, les voisins. C'est une réunion banale — et c'est justement dans cette banalité que le roman trouve sa force.
Car autour de ce barbecue, les conversations dérivent. On parle de foot, de meuf, de la cité, des flics, de politique, de religion, du bled, de ceux qui sont partis et de ceux qui sont restés. On charrie, on se vanne, on rit — puis soudain, entre deux vannes, un sujet grave surgit : un ami qui s'est radicalisé, un cousin parti en Syrie, une mère qui ne parle plus à son fils, un contrôle au faciès de trop. Le roman capte cette oscillation permanente entre le rire et le sérieux, entre la légèreté du quotidien et la pesanteur du monde.
En parallèle, Stress se remémore des souvenirs d'enfance et d'adolescence — les matchs de foot dans la cour, les premières embrouilles, les premières amours, les premiers deuils. Ces flashbacks tissent un portrait en filigrane d'une génération : celle des enfants d'immigrés maghrébins et comoriens, nés en France, Français de papiers et de cœur, mais toujours renvoyés à leurs origines.
Les thèmes majeurs
Marseille vue de l'intérieur
Marseille est omniprésente dans le roman — mais pas la Marseille des cartes postales, du Vieux-Port et de la bouillabaisse. C'est la Marseille des quartiers nord, des barres d'immeubles, des terrains vagues, des bus qui ne passent pas. Bels connaît cette géographie intime : les halls d'entrée, les toits-terrasses, les parkings souterrains, les kebabs du coin. Il en fait un décor vivant, jamais pittoresque — un espace de vie, pas un décor de reportage télé.
L'amitié virile
Le roman est avant tout une histoire d'amitié entre hommes. Une amitié faite de vannes, de silences, de loyauté féroce et de tendresse cachée. Les personnages ne se disent jamais « je t'aime » — ils se le montrent autrement : en se donnant le dernier morceau de viande, en répondant au téléphone à 3 heures du matin, en étant là. Bels décrit cette fraternité de la cité sans la mythifier ni la dénigrer — elle est ce qu'elle est, imparfaite et vitale.
L'identité entre deux mondes
Stress et ses amis naviguent en permanence entre deux cultures. Français par la naissance, le foot et le langage ; comoriens ou maghrébins par la famille, la cuisine et la religion. Le roman montre sans moralisme la complexité de cette double appartenance : les tensions avec les parents qui ne comprennent pas, les regards de la société qui vous renvoie toujours à « l'autre », la difficulté de se sentir pleinement chez soi quelque part.
La radicalisation en toile de fond
Sans en faire le sujet principal, le roman aborde la radicalisation avec une justesse rare. Un personnage est parti en Syrie. La bande en parle — avec colère, incompréhension, et aussi une forme de culpabilité : auraient-ils pu empêcher ça ? Bels évite le cliché du « parcours de radicalisation » vu par les médias. Il montre le phénomène tel qu'il est vécu par l'entourage — le choc, le déni, puis l'absence.
L'oralité comme style
L'écriture de Bels est l'un des grands atouts du roman. Il écrit comme on parle dans les cités marseillaises — un mélange de français, d'arabe, de comorien, d'argot, de verlan, de références au foot et au rap. Ce n'est pas du folklore : c'est une langue littéraire à part entière, avec son rythme, sa musicalité, ses trouvailles. On pense à Céline pour l'oralité, à Audiard pour les répliques, à la tradition du roman parlé — mais la voix est bien celle de Bels.
L'auteur : Hadrien Bels
Hadrien Bels est né à Marseille et a grandi dans les quartiers nord. Cinq dans tes yeux est son premier roman, écrit à partir de son expérience directe. Il n'est pas sociologue, ni journaliste, ni militant — il est quelqu'un qui raconte ce qu'il connaît, avec la précision de celui qui a vécu. Cette authenticité se sent à chaque page et distingue le roman de la production habituelle sur la « banlieue » vue de l'extérieur.
Le livre a été publié par L'Iconoclaste, maison d'édition connue pour ses choix éditoriaux audacieux et son attention aux voix nouvelles. Le roman a été salué par la presse (Télérama, Le Monde, Libération) et a reçu plusieurs sélections de prix littéraires.
Notre avis critique
Les points forts :
- Une voix narrative unique — Stress est un personnage-narrateur irrésistible, drôle, lucide, jamais caricatural.
- L'oralité maîtrisée — le style de Bels transforme la langue parlée en matière littéraire sans la trahir.
- Le refus des clichés sur la banlieue — ni misérabilisme, ni violence spectaculaire, ni rédemption mécanique.
- L'unité de temps (une journée) qui donne au roman un rythme tendu et cinématographique.
- Les personnages secondaires, vivants et distincts, chacun porteur d'un parcours et d'une humanité propres.
Les limites :
- Le langage oral peut dérouter les lecteurs peu familiers avec l'argot marseillais — certaines expressions nécessitent un temps d'adaptation.
- L'intrigue est ténue — le roman repose sur les conversations et les souvenirs plus que sur une action forte. Les lecteurs en quête de suspense pourront s'impatienter.
- Le point de vue exclusivement masculin laisse les personnages féminins en retrait.
Fiche pratique
- Titre : Cinq dans tes yeux
- Auteur : Hadrien Bels
- Éditeur : L'Iconoclaste (2021), Pocket (2022)
- Pages : 224 pages
- Prix poche : environ 7,70 €
- Thèmes : Marseille, banlieue, amitié, identité, oralité, immigration, radicalisation
- Pour qui : lecteurs de Faïza Guène (Kiffe kiffe demain), Rachid Djaïdani, Sabri Louatah (Les Sauvages), amateurs de Kery James ou de films comme Les Misérables de Ladj Ly
« Cinq dans tes yeux est la preuve que la grande littérature n'a pas besoin de beau langage — elle a besoin de vrai langage. Hadrien Bels raconte Marseille comme personne ne l'avait racontée : de l'intérieur, avec la précision de celui qui sait que le diable est dans les vannes, les silences et les morceaux de viande partagés sur un toit-terrasse. »