Que sur toi se lamente le Tigre d'Émilienne Malfatto : Goncourt du premier roman 2021

Que sur toi se lamente le Tigre Émilienne Malfatto Goncourt premier roman 2021

Un premier roman fulgurant

Quand Émilienne Malfatto publie Que sur toi se lamente le Tigre aux éditions Elyzad en janvier 2020, le livre fait à peine 120 pages. C'est un objet mince, presque fragile — et pourtant, il a la puissance d'un coup de poing. Le jury du prix Goncourt du premier roman 2021 ne s'y est pas trompé en le récompensant : ce texte bref et incandescent est l'un des premiers romans les plus marquants de ces dernières années.

Le titre, énigmatique et poétique, fait référence au Tigre — le fleuve mythique qui traverse l'Irak, pas l'animal. C'est une invocation, une lamentation, un chant funèbre adressé au fleuve qui a vu passer des millénaires de civilisation et de violence. Le Tigre est le témoin silencieux du drame qui se noue dans ces pages.

Résumé du roman

L'histoire se déroule dans l'Irak contemporain, dans un village au bord du Tigre. Une jeune femme, dont on ne connaîtra jamais le prénom — elle est simplement « la fille » —, est enceinte. Le père de l'enfant n'est pas son mari : elle n'en a pas. Dans la société irakienne traditionnelle, une grossesse hors mariage est un déshonneur absolu pour toute la famille.

Le roman s'ouvre sur une certitude : la fille va mourir. Son frère a été désigné pour laver l'honneur familial. C'est un crime d'honneur — pratique encore répandue dans certaines régions d'Irak, où l'honneur de la famille repose sur le corps des femmes. Le récit ne ménage aucun suspense sur l'issue : dès les premières pages, le lecteur sait que la fille sera tuée. La question n'est pas « que va-t-il se passer ? » mais « comment en est-on arrivé là ? ».

Le récit alterne entre deux temporalités. D'un côté, le présent : les dernières heures de la fille, son attente, sa résignation mêlée de révolte silencieuse. De l'autre, le passé : l'histoire de l'Irak lui-même, depuis la Mésopotamie antique jusqu'à l'invasion américaine de 2003 et ses conséquences dévastatrices. Les deux fils narratifs s'entrelacent, montrant que le destin de cette femme anonyme est inséparable de l'histoire de son pays — un pays lui aussi violenté, occupé, humilié.

Autour de la fille gravitent d'autres voix : la mère, qui sait et se tait, prisonnière du même système qui condamne sa fille. Le frère, qui ne veut pas tuer mais qui le fera, parce que la pression sociale est plus forte que sa conscience. Le fleuve, le Tigre, qui coule indifférent, portant en lui la mémoire de toutes les violences passées.

Les thèmes majeurs

Le crime d'honneur

Le roman aborde le crime d'honneur sans voyeurisme ni exotisme. Malfatto ne cherche ni à choquer ni à faire du sensationnalisme : elle montre le mécanisme. Le crime d'honneur n'est pas l'acte d'un monstre — c'est le produit d'un système social où l'honneur collectif prime sur la vie individuelle, où le corps des femmes appartient à la famille avant d'appartenir à la femme, et où celui qui refuse de tuer est lui-même déshonoré. C'est cette banalité qui est terrifiante.

La condition des femmes en Irak

La fille n'a pas de nom — et ce n'est pas un hasard narratif. Elle est toutes les femmes prises dans cet étau. Son absence de nom est l'expression littéraire de son absence d'identité aux yeux de la société. Elle n'est pas un individu : elle est une fille, une sœur, un réceptacle de l'honneur familial. Malfatto donne paradoxalement une voix puissante à celle qui n'en a pas — et c'est tout l'art du roman.

L'Irak meurtri

Le roman est aussi un portrait de l'Irak. Malfatto, qui a vécu et travaillé en Irak comme journaliste et photographe, connaît le pays intimement. Les passages historiques — la Mésopotamie, l'Empire ottoman, le mandat britannique, Saddam Hussein, l'invasion de 2003, Daech — ne sont pas des digressions : ils montrent que la violence faite à cette femme est un écho intime d'une violence nationale. L'Irak et la fille subissent le même sort : être possédés, contrôlés, détruits au nom d'intérêts qui les dépassent.

Le fleuve comme mémoire

Le Tigre est le fil conducteur métaphorique du roman. Fleuve de la civilisation (la Mésopotamie, « le pays entre les deux fleuves »), fleuve de vie et de mort, il est le témoin muet de tout. L'eau coule, emporte, efface — mais n'oublie rien. Le Tigre est à la fois le décor, le symbole et le destinataire de la lamentation du titre.

L'autrice : Émilienne Malfatto

Émilienne Malfatto est née en 1989. Journaliste et photographe, elle a couvert des zones de conflit pour l'Agence France-Presse (AFP), notamment en Irak, où elle a séjourné à plusieurs reprises entre 2017 et 2019. Son expérience de terrain irrigue chaque page du roman : les paysages, les odeurs, la lumière, le rapport au fleuve — tout sonne vrai parce que tout a été vécu.

Que sur toi se lamente le Tigre est son premier roman. Il a été publié par les éditions Elyzad, maison tunisienne spécialisée dans les littératures du pourtour méditerranéen et du monde arabe — un choix éditorial qui fait sens. Le Goncourt du premier roman a donné au livre une visibilité méritée et a révélé une voix littéraire singulière.

Un style entre poésie et reportage

L'écriture de Malfatto est l'une des grandes forces du roman. Elle mêle deux registres apparemment opposés : la précision du reportage et la puissance de la poésie. Les descriptions de l'Irak ont la netteté d'un photoreportage — on voit les palmiers, la poussière, le fleuve boueux. Les passages intérieurs — les pensées de la fille, les lamentations adressées au Tigre — ont la densité d'un poème en prose.

Les phrases sont courtes, sèches, percutantes. Pas un mot de trop. Le roman fait 120 pages et il n'en faudrait pas une de plus : chaque page est saturée de sens. C'est un texte qui se lit en deux heures et qui hante pendant des semaines.

Notre avis critique

Les points forts :

  • Une puissance narrative exceptionnelle en seulement 120 pages — la preuve que la littérature n'a pas besoin de 500 pages pour marquer.
  • L'entrelacement magistral entre l'intime et l'historique, le destin d'une femme et celui d'un pays.
  • Une écriture qui évite tous les pièges : ni voyeurisme, ni misérabilisme, ni exotisme, ni leçon de morale.
  • La connaissance de terrain de l'autrice, qui donne au texte une authenticité rare.
  • Le choix de ne pas nommer la protagoniste — un geste littéraire fort qui universalise le propos.

Les limites :

  • La brièveté du texte, qui est aussi sa force, peut laisser certains lecteurs sur leur faim — on voudrait en savoir plus, rester plus longtemps.
  • Les passages historiques, bien que nécessaires, peuvent rompre le rythme émotionnel pour certains lecteurs.

Fiche pratique

  • Titre : Que sur toi se lamente le Tigre
  • Autrice : Émilienne Malfatto
  • Éditeur : Elyzad (2020), Pocket (2022)
  • Pages : 120 pages
  • Prix poche : environ 6,50 €
  • Prix : Goncourt du premier roman 2021
  • Thèmes : crime d'honneur, Irak, condition féminine, guerre, mémoire, Tigre
  • Pour qui : amateurs de littérature contemporaine, lecteurs de Yasmina Khadra, Kamel Daoud, Chimamanda Ngozi Adichie ; tous ceux qui cherchent un texte court et percutant

« En 120 pages, Émilienne Malfatto a fait ce que des bibliothèques entières ne parviennent pas toujours à faire : rendre visible l'invisible, donner un corps à une statistique, transformer un crime d'honneur en tragédie universelle. Le Tigre coule, indifférent. Mais après avoir lu ce livre, on ne regarde plus le fleuve de la même façon. »