Qui lit en France ?
La France compte environ 40 millions de lecteurs, soit les personnes ayant lu au moins un livre dans l'année, selon les enquêtes régulières du Centre national du livre (CNL) et de l'institut Ipsos. Ce chiffre fait de la France l'un des pays les plus lecteurs d'Europe. Mais derrière cette statistique globale se cachent des réalités très différentes : des dévoreurs de livres qui lisent 50 ouvrages par an aux lecteurs d'un seul livre offert à Noël, les profils sont extrêmement variés. Comprendre ces catégories est essentiel pour les auteurs et les éditeurs qui cherchent à atteindre leur public.
Les grands lecteurs : le cœur du marché
Environ 25 % des Français lisent plus de 20 livres par an. Ce sont eux qui font vivre les librairies et constituent le socle économique de l'édition :
- Profil démographique : Plutôt des femmes (62 % de cette catégorie), CSP+ (cadres, professions intellectuelles, enseignants), tranche d'âge 40-70 ans. Le niveau de diplôme est fortement corrélé : les diplômés du supérieur sont surreprésentés.
- Habitudes d'achat : Achètent principalement en librairie indépendante (par fidélité et pour le conseil), fréquentent les salons littéraires et les festivals du livre, lisent les critiques dans Le Monde des livres, Télérama ou Lire Magazine.
- Genres préférés : Littérature générale (française et étrangère), essais, classiques en poche, prix littéraires (Goncourt, Femina, Renaudot).
- Poids économique : Ils représentent environ 80 % des achats de livres en valeur. Sans eux, l'industrie du livre s'effondrerait.
- Prescripteurs : Ce sont aussi les plus grands prescripteurs — ils recommandent des livres à leur entourage, écrivent des critiques sur Babelio et participent à des clubs de lecture.
Les lecteurs réguliers : le ventre mou
Environ 30 % des Français lisent entre 5 et 20 livres par an. C'est la catégorie la plus hétérogène :
- Profil : Mixte en termes de genre et de catégorie sociale, 25-55 ans. On y trouve aussi bien des cadres que des employés.
- Habitudes d'achat : Achètent en grande surface culturelle (Fnac, Cultura), en ligne (Amazon, Fnac.com) ou en supermarché (pour les poches et les best-sellers). Moins fidèles à une librairie particulière.
- Genres préférés : Polars et thrillers (le genre le plus vendu en France), romans feel-good, best-sellers médiatisés, mangas (en forte progression), livres de développement personnel.
- Déclencheurs d'achat : Les recommandations de l'entourage, les passages télévisés (La Grande Librairie), les prix littéraires et, de plus en plus, les réseaux sociaux.
Les lecteurs occasionnels : le potentiel inexploité
Environ 25 % des Français lisent 1 à 5 livres par an. C'est une catégorie que les éditeurs aimeraient convertir en lecteurs réguliers :
- Profil : Souvent des hommes, moins diplômés que la moyenne, achètent surtout à Noël (le livre comme cadeau) ou en été (le livre de vacances).
- Habitudes d'achat : Achètent en supermarché, dans les aéroports et les gares, ou sur Amazon. Le prix est un critère important : ils privilégient le format poche.
- Genres préférés : Thrillers grand public (Thilliez, Musso, Levy), livres pratiques (cuisine, bricolage, jardinage), biographies de célébrités, bandes dessinées.
- Freins à la lecture : Le manque de temps perçu est la raison n°1. Beaucoup déclarent « ne pas avoir le temps de lire » alors qu'ils passent 2 heures par jour sur leur smartphone.
Les non-lecteurs : un défi sociétal
Environ 20 % des Français déclarent ne jamais lire de livres. Ce chiffre est relativement stable depuis vingt ans :
- Profil : Plutôt des hommes, milieux populaires, zones rurales, personnes peu diplômées.
- Raisons invoquées : Manque de temps (raison n°1, citée par 48 %), manque d'intérêt (32 %), préférence pour d'autres loisirs (TV, jeux vidéo, sport), difficultés de lecture. L'illettrisme touche environ 7 % de la population adulte française (soit 2,5 millions de personnes), selon l'ANLCI.
- Enjeu : La non-lecture n'est pas seulement un problème culturel, c'est un enjeu social. L'accès à la lecture conditionne l'accès à l'information, à l'emploi et à la citoyenneté.
Les nouvelles catégories émergentes
Les frontières traditionnelles entre catégories de lecteurs se brouillent avec l'émergence de nouveaux profils :
- Les « BookTokeurs » — Jeunes (15-25 ans), ils lisent beaucoup (principalement manga, romance, dark romance, fantastique et Young Adult), achètent massivement sur recommandation TikTok. Ils ont fait exploser les ventes de titres comme Le Chant d'Achille ou Colleen Hoover. En 2021, BookTok a déplacé des millions d'exemplaires dans le monde.
- Les « auditeurs » — Ils consomment des livres audio sur Audible, Kobo, Nextory ou Bookeen. Un profil en forte croissance (+30 % par an), souvent des actifs urbains qui écoutent pendant leurs trajets. Le livre audio représente environ 5 % du marché du livre en France, mais sa part progresse rapidement.
- Les lecteurs numériques — Ils lisent sur liseuse (Kindle, Kobo, Vivlio) ou tablette. Environ 15 % des lecteurs réguliers utilisent une liseuse. Ils apprécient la légèreté, la capacité de stockage et la possibilité de régler la taille du texte.
- Les « binge readers » — Inspirés par le modèle du binge watching, ces lecteurs dévorent des séries de romans (fantasy, romance, thriller) en enchaînant les tomes. Ils sont particulièrement actifs en auto-édition.
Les évolutions marquantes
Plusieurs tendances transforment le paysage de la lecture en France :
- La féminisation de la lecture : les femmes lisent en moyenne deux fois plus que les hommes. L'écart se creuse chez les jeunes.
- Le boom du manga : en 2021, le manga représente plus de 50 % des ventes de BD en France. Un phénomène porté par les 15-30 ans.
- La montée du développement personnel : les livres de bien-être, de psychologie positive et de méditation sont en forte croissance.
- Le retour de la lecture chez les jeunes : contrairement aux idées reçues, la génération Z lit beaucoup — mais pas les mêmes genres ni sur les mêmes supports que leurs aînés.
« En France, tout le monde est lecteur. La question n'est pas "lisez-vous ?", mais "que lisez-vous, comment, et à quelle fréquence ?". La lecture est multiple, et c'est tant mieux. » — CNL, enquête sur les pratiques de lecture