Écrire un livre est un rêve partagé par des millions de Français — selon un sondage IFOP, un Français sur cinq déclare avoir le projet d'écrire un roman. Mais entre le rêve et le métier, il y a un gouffre. Le métier d'écrivain est l'un des plus fantasmés et des plus méconnus : on imagine la liberté, l'inspiration, la gloire — rarement la solitude, le doute, les refus et les fins de mois difficiles. Quelles compétences faut-il vraiment ? Quelles sont les difficultés réelles ? Et peut-on encore vivre de sa plume en France ? État des lieux sans filtre.
Les compétences indispensables
1. La maîtrise de la langue
Cela semble évident, mais c'est la première compétence — et la plus exigeante. Un écrivain doit maîtriser la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire, la ponctuation et les registres de langue à un niveau qui dépasse largement celui d'un bon rédacteur. Ce n'est pas une question de diplôme (beaucoup de grands auteurs n'ont pas fait d'études littéraires), mais de pratique intensive et de lecture constante. Un écrivain qui ne lit pas est un musicien qui n'écoute pas de musique.
2. La capacité narrative
Savoir écrire de belles phrases ne suffit pas. Il faut savoir raconter une histoire : construire une intrigue, créer des personnages crédibles, gérer le rythme, placer des rebondissements, maintenir la tension narrative sur 200 ou 500 pages. Cette compétence relève autant de l'instinct que de la technique — et elle s'apprend, notamment par la lecture analytique des œuvres des autres et par la réécriture inlassable de ses propres textes.
3. La discipline
Écrire un roman prend en moyenne un à trois ans. Pendant ce temps, personne ne vous attend, personne ne vous surveille, personne ne vous paie (sauf si vous avez un contrat avec à-valoir, ce qui est rare pour un premier roman). L'écrivain travaille seul, sans horaires imposés, sans collègues, sans feedback immédiat. La discipline — la capacité à s'asseoir et écrire chaque jour, même quand l'inspiration n'est pas au rendez-vous — est ce qui sépare les auteurs publiés de ceux qui « ont un roman dans un tiroir ».
Hemingway écrivait chaque matin de 6h à midi, debout. Flaubert travaillait dix heures par jour. Stephen King recommande 2 000 mots quotidiens. Chacun trouve son rythme, mais tous s'accordent sur un point : l'écriture est un travail, pas un loisir.
4. La capacité d'auto-critique
Un premier jet est toujours mauvais. Toujours. Les plus grands écrivains le disent : Hemingway (« le premier jet de n'importe quoi, c'est de la merde »), Anne Lamott (« tous les bons écrivains écrivent de mauvais premiers jets »). La compétence cruciale est la capacité à relire son propre texte avec lucidité, à identifier ce qui ne fonctionne pas, et à réécrire — parfois trois, cinq, dix fois le même passage.
5. La résilience face au rejet
Stephen King a reçu 30 refus avant de publier Carrie. J.K. Rowling a été refusée par 12 éditeurs avant que Bloomsbury accepte Harry Potter. Marcel Proust a dû autofinancer la publication de Du côté de chez Swann après avoir été refusé par Gallimard et Fasquelle. Le rejet est la norme, pas l'exception. Un écrivain qui ne supporte pas le refus ne survivra pas.
6. La polyvalence
L'écrivain contemporain ne peut plus se contenter d'écrire. Il doit aussi savoir promouvoir son livre (réseaux sociaux, salons, dédicaces, interviews), négocier un contrat d'édition (ou comprendre les clauses imposées), gérer ses droits d'auteur et sa fiscalité, entretenir une relation avec son éditeur, et parfois même superviser la couverture, le titre et la quatrième de couverture. L'écrivain est devenu un entrepreneur de sa propre marque.
Les difficultés du métier
La précarité financière
C'est la réalité la plus brutale. En France, selon une enquête du CNL (Centre national du livre) et de la SGDL, le revenu médian des auteurs de livres est d'environ 11 000 € bruts par an — bien en dessous du SMIC. Seuls 10 % des auteurs vivent exclusivement de leur plume. Les 90 % restants exercent un autre métier : enseignant, journaliste, traducteur, correcteur, ou tout autre emploi qui paie le loyer pendant que le roman s'écrit le soir et le week-end.
Les droits d'auteur en France représentent en moyenne 8 à 12 % du prix hors taxes d'un livre. Pour un roman vendu 20 €, l'auteur touche environ 1,50 à 2 € par exemplaire. Un roman qui se vend à 3 000 exemplaires (ce qui est déjà honorable) rapporte donc environ 5 000 € — pour un à trois ans de travail.
La solitude
Écrire est un acte solitaire par nature. Des mois, parfois des années passés seul face à un écran ou un carnet. Pas de réunions, pas de machine à café, pas de collègues avec qui partager les doutes. Cette solitude peut être fertile — elle est aussi l'une des premières causes d'abandon. De nombreux écrivains témoignent de périodes de dépression, de doute existentiel, de perte de confiance en plein milieu d'un manuscrit.
Le syndrome de l'imposteur
Même les auteurs à succès en souffrent. Qui suis-je pour écrire un livre ? Mon texte est-il vraiment bon ? N'ai-je pas déjà tout dit ? Le syndrome de l'imposteur est omniprésent dans les métiers créatifs, et l'écriture en est peut-être le terrain le plus fertile : contrairement au peintre ou au musicien, l'écrivain ne voit jamais son public réagir en temps réel. Il envoie son texte dans le vide et attend — parfois des mois — un retour.
Le temps long
Dans un monde d'immédiateté, l'écriture est un acte de résistance au temps. Un roman se construit sur des mois ou des années. La publication prend six mois à un an après acceptation du manuscrit. Les retombées (critiques, ventes, prix) se mesurent sur des années. L'écrivain vit dans un décalage permanent entre le temps de la création et le temps du monde.
La dépendance au marché
Le succès d'un livre dépend de facteurs largement hors du contrôle de l'auteur : la date de publication, la couverture, le budget marketing de l'éditeur, la concurrence en librairie, l'air du temps, les critiques, les sélections de prix. Un excellent roman peut passer inaperçu parce qu'il sort la même semaine que le nouveau Musso. Un roman moyen peut devenir un best-seller grâce à un coup de projecteur médiatique. Cette injustice structurelle est l'une des frustrations les plus courantes du métier.
Les satisfactions du métier
Malgré ces difficultés, des milliers d'auteurs continuent d'écrire — et pas seulement par masochisme. Les satisfactions sont réelles et profondes :
- La liberté créative — Aucun autre métier n'offre une liberté aussi totale. L'écrivain crée des mondes, invente des personnages, explore des idées sans contrainte extérieure.
- Le lien avec les lecteurs — Recevoir un message d'un lecteur qui dit « votre livre m'a changé » ou « je me suis reconnu dans votre personnage » est une récompense qu'aucun salaire ne peut égaler.
- La trace — Un livre publié existe au-delà de son auteur. C'est un objet qui survit, qui circule, qui touche des gens que l'auteur ne rencontrera jamais. Cette permanence est une forme d'immortalité modeste mais réelle.
- La compréhension du monde — Écrire, c'est penser. De nombreux auteurs témoignent qu'ils n'écrivent pas parce qu'ils ont compris quelque chose, mais pour comprendre. L'écriture est un outil de connaissance de soi et du monde.
Peut-on apprendre le métier d'écrivain ?
Oui — à condition de ne pas confondre talent et compétence. Le talent (la sensibilité, la vision, la voix) est en partie inné. Les compétences (la structure narrative, le style, la gestion du rythme, la réécriture) s'apprennent. En France, les formations se développent : les masters de création littéraire (Le Havre, Paris 8, Toulouse), les ateliers d'écriture (Les Mots, Aleph-Écriture), les résidences d'auteurs. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les MFA (Master of Fine Arts) en Creative Writing existent depuis des décennies et ont produit des dizaines de prix Pulitzer et de prix Nobel.
Mais la meilleure école reste la même depuis toujours : lire énormément, écrire chaque jour, et accepter que les premiers textes seront mauvais.
Conseils pour ceux qui veulent se lancer
- Écrivez avant de vous poser des questions — Le premier jet n'a pas besoin d'être bon. Il a besoin d'exister.
- Lisez dans tous les genres — Un auteur qui ne lit que de la littérature blanche passera à côté des techniques narratives du thriller, de la SF ou du polar.
- Trouvez des bêta-lecteurs — Votre mère n'est pas une bêta-lectrice fiable. Cherchez des lecteurs honnêtes, exigeants, bienveillants.
- Préparez-vous au rejet — Envoyez votre manuscrit à au moins dix éditeurs. Chaque refus est un pas vers l'acceptation.
- Ne quittez pas votre emploi — Pas tout de suite. La plupart des écrivains publiés conservent une activité parallèle pendant des années, parfois toute leur carrière.
- Rejoignez une communauté — Ateliers d'écriture, forums, associations d'auteurs (SGDL, Ligue des auteurs professionnels) : la solitude de l'écriture se supporte mieux à plusieurs.
« Écrire, c'est un drôle de métier. On passe la moitié du temps à douter, l'autre moitié à réécrire. Et entre les deux, il y a parfois une phrase qui justifie tout le reste. »