L'écriture d'un livre

Comment écrire de bons dialogues dans un roman : le guide pratique

Écrire de bons dialogues dans un roman guide

Le dialogue : l'art de faire parler ses personnages

Un bon dialogue peut sauver une scène fade. Un mauvais dialogue peut ruiner un roman entier. Le dialogue est probablement l'outil le plus puissant dont dispose le romancier — et paradoxalement, le plus difficile à maîtriser. Car écrire un dialogue, ce n'est pas retranscrire la parole réelle : c'est créer l'illusion de la parole réelle, tout en servant le récit, les personnages et le rythme.

Pensez aux dialogues qui vous ont marqué en littérature : les joutes verbales de Dumas, les silences lourds de sens chez Hemingway, les répliques assassines de Flaubert, la parole poétique de Duras. Tous ces dialogues ont un point commun : ils ne se contentent pas de remplir l'espace entre deux descriptions. Ils sont le cœur vivant du roman.

À quoi sert un dialogue ?

Avant d'écrire un seul mot de dialogue, posez-vous la question : pourquoi ce dialogue existe-t-il ? Un dialogue doit remplir au moins une — idéalement plusieurs — de ces fonctions :

  • Faire avancer l'intrigue — Révéler une information cruciale, provoquer un rebondissement, annoncer un danger. Le dialogue est un moteur narratif.
  • Révéler un personnage — Sa personnalité, ses mensonges, ses failles, ses émotions cachées. Ce qu'un personnage dit (et ce qu'il ne dit pas) en dit plus sur lui que des pages de description.
  • Créer de la tension — Conflit ouvert, sous-entendu, non-dit, double sens. Les meilleurs dialogues sont ceux où le lecteur sent que quelque chose de crucial se joue sous la surface des mots.
  • Donner du rythme — Alterner dialogue et narration permet de varier le tempo du récit. Un dialogue rapide accélère l'action ; un dialogue lent, plein de pauses, installe l'angoisse ou l'émotion.
  • Créer une atmosphère — Le ton d'un dialogue (ironique, tendre, menaçant, absurde) colore toute la scène et influe sur l'émotion du lecteur.

La règle d'or : si un dialogue ne remplit aucune de ces fonctions, coupez-le. Même s'il est bien écrit. Même si vous l'aimez.

Les 7 règles d'or du dialogue

  1. Chaque personnage a sa voix propre — Un professeur de littérature ne parle pas comme un adolescent de banlieue. Un médecin n'utilise pas le même vocabulaire qu'un plombier. Un personnage timide ne parle pas comme un extraverti. La voix — vocabulaire, syntaxe, tics de langage, niveau de langue — révèle le personnage aussi sûrement qu'un portrait physique. Exercice : masquez les noms dans vos dialogues. Si vous ne pouvez pas reconnaître qui parle, vos voix ne sont pas assez distinctes.
  2. Ce qui n'est PAS dit est plus important que ce qui est dit — C'est le principe du sous-texte. Les meilleurs dialogues sont ceux où ce que le personnage pense vraiment diffère de ce qu'il dit. Un « ça va » qui signifie « je suis au bord du gouffre ». Un « comme tu veux » qui signifie « si tu fais ça, c'est fini entre nous ». Harold Pinter, dramaturge Nobel, a bâti toute son œuvre sur ce principe.
  3. Coupez les banalités — « Bonjour, comment vas-tu ? — Bien, et toi ? — Assieds-toi. Tu veux un café ? — Oui, merci. » N'écrivez jamais ça. Entrez directement dans le vif du sujet. La vraie conversation commence au moment où quelque chose d'important est en jeu. En littérature, on entre dans une scène le plus tard possible et on en sort le plus tôt possible.
  4. Lisez à voix haute — C'est le test le plus simple et le plus efficace. Si ça sonne faux à l'oral, si vous butez sur une tournure, si une réplique vous semble artificielle, c'est qu'elle l'est. Le test de la lecture à voix haute est imparable. Tous les grands dialoguistes le pratiquent.
  5. Évitez l'exposition maladroite — Ne faites pas dire à un personnage ce que les deux interlocuteurs savent déjà, uniquement pour informer le lecteur. Exemple à ne pas suivre : « Comme tu le sais, Marie, ton père est mort il y a cinq ans dans un accident de voiture. » Marie le sait déjà ! Trouvez des moyens plus subtils de transmettre l'information.
  6. Les incises sont discrètes — « dit-il » ou « dit-elle » suffit dans 90 % des cas. Le verbe « dire » est transparent : le lecteur ne le remarque même plus. Évitez les constructions surchargées comme « s'exclama-t-il en fronçant les sourcils tout en reposant sa tasse de café d'un geste nerveux ». Si le dialogue est bien écrit, le ton se transmet de lui-même. Et si deux personnages dialoguent seuls, on peut souvent se passer complètement d'incises.
  7. Le silence est un dialogue — Un personnage qui refuse de répondre, qui détourne le regard, qui change de sujet, dit parfois plus que celui qui parle. Le silence, la pause, le refus de communication sont des outils narratifs puissants que les débutants sous-exploitent. Apprenez à écrire ce qui ne se dit pas.

Les erreurs les plus fréquentes

Voici les erreurs que les comités de lecture repèrent immédiatement dans les manuscrits reçus :

  • Tous les personnages parlent pareil — C'est l'erreur n°1. Si tous vos personnages ont la même voix, c'est la vôtre, pas la leur.
  • Les dialogues « explicatifs » — Des personnages qui expliquent le contexte, l'intrigue ou leurs émotions au lieu de les vivre. « Je suis furieux parce que tu as trahi ma confiance et ça me rappelle mon père qui m'a abandonné. » Personne ne parle comme ça.
  • Les répliques trop longues — Dans la vraie vie, les gens s'interrompent, parlent par phrases courtes, changent de sujet. Un personnage qui fait un monologue de 20 lignes sans être interrompu n'est pas crédible (sauf effet de style voulu).
  • L'abus des dialectes et accents phonétiques — Écrire « chuis » pour « je suis » ou « ouais » à chaque réplique lasse vite le lecteur. Quelques touches suffisent pour caractériser un accent ou un registre de langue.

Exemples de grands dialoguistes en littérature

Pour progresser, étudiez les maîtres du dialogue :

  • Ernest Hemingway — Le roi du sous-texte. Ses dialogues sont épurés, apparemment simples, mais chargés de non-dits. La nouvelle Hills Like White Elephants est une masterclass absolue : un couple discute dans un bar de gare, et sans que le mot soit jamais prononcé, on comprend qu'ils parlent d'un avortement.
  • Marguerite Duras — Répétitions hypnotiques, silences, phrases inachevées, mots qui reviennent comme des leitmotivs. Chez Duras, le dialogue est une musique : ce qui compte, c'est le rythme, pas l'information. Moderato cantabile et L'Amant sont des modèles.
  • Cormac McCarthy — Pas de guillemets, pas d'incises, pas de ponctuation conventionnelle. Chez McCarthy, le dialogue est brut, cru, intégré au flux narratif. Le lecteur doit deviner qui parle. La Route et No Country for Old Men sont des leçons de dialogue minimaliste.
  • Fred Vargas — Des dialogues vifs, drôles, pleins d'esprit et de personnalité. Chaque personnage de ses polars a une voix immédiatement identifiable : le commissaire Adamsberg avec son vocabulaire poétique, Danglard avec son érudition alcoolisée, Retancourt avec son pragmatisme radical.
  • Romain GaryLa Vie devant soi : le narrateur, Momo, un enfant arabe de Belleville, raconte le monde dans un français approximatif et poétique qui est l'un des plus beaux « dialogues intérieurs » de la littérature française.

Exercices pratiques

Voici trois exercices pour améliorer vos dialogues :

  1. La scène de rupture en dialogue pur : Écrivez une scène de rupture amoureuse dans un café, en dialogue pur (sans aucune description ni incise). Le lecteur doit comprendre qui parle, ce que chacun ressent et que la rupture est inévitable — uniquement par les mots échangés.
  2. L'exercice d'écoute : Asseyez-vous dans un café et notez des bribes de conversations réelles. Observez comment les gens parlent vraiment : les hésitations, les interruptions, les phrases inachevées, les non-séquiturs. Puis réécrivez ces dialogues pour les rendre littéraires tout en conservant leur authenticité.
  3. Le dialogue sans « dire » : Écrivez une scène de dialogue de 2 pages sans utiliser une seule fois le verbe « dire » (ni aucun synonyme : répondre, rétorquer, s'exclamer...). Trouvez d'autres moyens de rythmer l'échange : actions, silences, descriptions physiques.

« Le dialogue est un duel. Chaque réplique est un coup d'épée. Et les meilleurs duellistes sont ceux qui savent quand ne pas frapper. » — Robert McKee, Story