Le titre : 3 à 5 mots qui changent tout
Le titre est la première et parfois la seule chose que voit le lecteur. Avant même de lire la quatrième de couverture, avant de feuilleter les premières pages, c'est le titre qui décide si le lecteur prend le livre en main ou passe au suivant. Un bon titre peut faire la différence entre un best-seller et un livre qui reste invisible en rayon. C'est aussi le titre qui sera cité dans les conversations, les articles de presse, les listes de recommandations. En somme, le titre est votre meilleur (et parfois unique) argument de vente.
Et pourtant, trouver le bon titre est l'une des étapes les plus difficiles de la création littéraire. Beaucoup d'auteurs écrivent leur roman entier avec un « titre de travail » provisoire et ne trouvent le titre définitif qu'à la toute fin — parfois sur suggestion de leur éditeur. Certains grands classiques ont failli porter des titres très différents : Gatsby le Magnifique de Fitzgerald s'est d'abord appelé Trimalchio in West Egg, et Stendhal a hésité longtemps avant de choisir Le Rouge et le Noir.
Les qualités d'un bon titre
Un bon titre réunit idéalement plusieurs qualités :
- Mémorable — On doit pouvoir le retenir et le citer facilement après une seule lecture. Un titre oubliable est un titre qui ne fonctionne pas. Testez : si vous ne vous souvenez plus du titre deux heures après l'avoir lu, c'est mauvais signe.
- Intrigant — Il doit créer une question dans l'esprit du lecteur. Pourquoi « L'Étranger » ? Qui est le « Petit Prince » ? Qu'est-ce que « Vivre vite » ? Le titre doit donner envie d'ouvrir le livre pour trouver la réponse.
- Court — Les statistiques sont claires : les meilleurs titres font 1 à 5 mots. Au-delà de 7 mots, un titre devient difficile à retenir et à citer. Pensez aux classiques : Germinal, Nana, L'Étranger, La Peste, La Place — souvent un ou deux mots suffisent.
- Sonore — Il doit bien sonner à l'oral. Les gens parlent des livres entre eux, à la radio, en librairie. Un titre agréable à prononcer circule mieux qu'un titre qui accroche la bouche. Privilégiez les sonorités ouvertes, les rythmes nets.
- Évocateur — Un bon titre crée une image mentale, une atmosphère, une émotion. Bonjour tristesse évoque immédiatement un mélange de lumière et de mélancolie. Le Parfum (Süskind) sollicite un sens rarement convoqué en littérature.
- Unique — Vérifiez qu'aucun livre célèbre ne porte déjà ce titre. Un titre homonyme crée de la confusion en librairie, sur Amazon et dans les moteurs de recherche. Un titre unique se référence mieux sur Google et facilite le bouche-à-oreille.
Les grandes familles de titres
En analysant les titres de la littérature française et mondiale, on peut identifier plusieurs catégories récurrentes :
- Le titre-nom : Le nom du personnage principal. Madame Bovary, Anna Karénine, Germinal, Aurélien. Simple, direct, efficace — à condition que le nom soit évocateur.
- Le titre-lieu : Le lieu où se déroule l'action. Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent), Bel-Ami, Le Château (Kafka).
- Le titre-concept : Un concept abstrait qui résume le thème du livre. L'Étranger, La Nausée, La Distinction, La Place.
- Le titre-oxymore : Deux mots contradictoires qui créent une tension. Bonjour tristesse, La Douce Violence, L'Insoutenable Légèreté de l'être.
- Le titre-phrase : Une phrase courte, souvent au présent. Vivre vite, Rien ne s'oppose à la nuit, Je m'en vais (Echenoz, Goncourt 1999).
- Le titre-image : Une image poétique ou visuelle. Le Parfum, La Perle, Le Soleil des Scorta.
Les titres qui ont marqué l'histoire littéraire
Certains titres sont devenus si iconiques qu'ils ont transcendé leur livre pour devenir des expressions du langage courant :
- L'Étranger (Camus, 1942) — Un seul mot, un monde entier. Mystère, solitude, altérité, étrangeté au monde. Le titre le plus emblématique de la littérature française du XXe siècle.
- Bonjour tristesse (Sagan, 1954) — Oxymore lumineux emprunté à un poème d'Éluard. Deux mots qui résument tout le roman : la jeunesse dorée et le désenchantement. Sagan avait 18 ans. Le titre est devenu une expression courante.
- Les Misérables (Hugo, 1862) — Simple, puissant, universel. Un titre qui embrasse toute une classe sociale et toute une époque. Traduit dans toutes les langues, il reste immédiatement compréhensible.
- La Peste (Camus, 1947) — Direct, glaçant, intemporel. Deux syllabes qui évoquent immédiatement la menace, la mort et l'enfermement. Le titre a pris une résonance nouvelle pendant la pandémie de Covid-19.
- Le Petit Prince (Saint-Exupéry, 1943) — Douceur et mystère. Un titre d'enfant pour un livre de philosophe. L'adjectif « petit » crée une tendresse immédiate qui attire autant les enfants que les adultes.
- À la recherche du temps perdu (Proust, 1913-1927) — Le seul titre-fleuve qui fonctionne aussi bien qu'un titre court. Parce qu'il contient en lui le programme de toute l'œuvre : la quête, le temps, la perte, la mémoire.
Les techniques pour trouver votre titre
Trouver un bon titre est un processus créatif qui demande du temps et de la méthode. Voici une démarche éprouvée :
- Listez 30 à 50 titres possibles — Ne censurez rien à ce stade. Quantité d'abord, qualité ensuite. Notez tout ce qui vous vient : mots-clés, phrases du texte, associations d'idées, images, métaphores. La plupart seront mauvais, mais le bon peut surgir de cette profusion.
- Piochez dans votre texte — Relisez votre manuscrit en cherchant les mots et les phrases qui résonnent. Un mot récurrent, une image forte, une réplique de dialogue peuvent devenir un titre remarquable. L'Événement d'Annie Ernaux vient d'une phrase de son propre texte.
- Testez à voix haute — Dites chaque titre devant un miroir, dans une conversation imaginaire (« Tu devrais lire... »). Le titre doit être naturel à prononcer et agréable à entendre. Éliminez ceux qui accrochent.
- Demandez l'avis de 5 personnes — Présentez vos 5 meilleurs titres à des lecteurs de confiance. Quel titre retiennent-ils spontanément ? Lequel leur donne le plus envie de lire le livre ? Les réponses sont souvent unanimes.
- Vérifiez sur Google, Amazon et en librairie — Un titre trop commun se noiera dans les résultats de recherche. Un titre unique se référencera mieux et sera plus facile à trouver pour les lecteurs qui le cherchent.
- Dormez dessus — Le titre doit résister au temps. Si vous l'aimez toujours après une semaine, c'est bon signe. Si vous commencez à douter, recommencez.
Les erreurs à éviter
- Le titre descriptif : « L'histoire d'une femme qui cherche son père en Provence » — C'est un résumé, pas un titre. Un titre doit suggérer, pas raconter.
- Le titre prétentieux : « Métamorphoses ontologiques du désir absolu » — Le lecteur n'est pas impressionné, il est repoussé. La simplicité est presque toujours plus efficace que l'érudition affichée.
- Le titre déjà pris : Vous ne pouvez techniquement pas appeler votre roman « L'Étranger » (les titres ne sont pas protégés par le droit d'auteur en France), mais vous seriez immédiatement comparé à Camus — et vous perdriez la comparaison.
- Le titre qui spoile : Ne révélez pas la fin de votre histoire dans le titre. Le titre doit intriguer, pas résoudre.
- Le titre trop générique : « L'Amour », « Le Destin », « La Vie » — Des milliers de livres portent déjà ces titres. Votre livre sera introuvable.
Le rôle de l'éditeur
Sachez que dans l'édition traditionnelle, le titre final est souvent une décision partagée entre l'auteur et l'éditeur. Il n'est pas rare qu'un éditeur demande à un auteur de changer son titre, pour des raisons commerciales ou esthétiques. Les équipes commerciales et marketing ont aussi leur mot à dire. Accepter de modifier son titre n'est pas une trahison : c'est un geste de collaboration professionnelle.
« Le titre est un piège. Il doit capturer le lecteur en 3 secondes, et ne plus le lâcher. Un bon titre, c'est un hameçon recouvert de lumière. » — Un éditeur chez Grasset