Le dernier volet d'une trilogie magistrale
Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre, publié chez Albin Michel en janvier 2020, est le troisième et dernier volet de la trilogie Les Enfants du désastre, inaugurée par le prix Goncourt 2013 Au revoir là-haut et poursuivie par Couleurs de l'incendie (2018). En trois romans, Lemaitre a couvert l'entre-deux-guerres français avec une ambition balzacienne : de l'armistice de 1918 à la débâcle de 1940, c'est toute une France qui vacille, triche, survit et s'effondre.
Miroir de nos peines se déroule entre avril et juin 1940, pendant les semaines les plus humiliantes de l'histoire de France : la drôle de guerre, l'offensive allemande, la percée de Sedan, l'effondrement de l'armée française et le gigantesque exode qui jette 8 millions de civils sur les routes. C'est dans ce chaos que Lemaitre plonge ses personnages — et son lecteur.
Les personnages principaux
Louise Belmont
Louise est le personnage central du roman. Institutrice de 30 ans, elle travaille dans un restaurant parisien en attendant de retrouver un poste. Louise est une femme volontaire, lucide, dotée d'un sens pratique qui lui sera indispensable dans les épreuves à venir. Mais Louise porte un secret — un secret lié à sa naissance et à son passé — qui se dévoilera progressivement et reliera ce roman aux deux précédents volets de la trilogie.
Louise est aussi le personnage par lequel Lemaitre raconte l'exode vu d'en bas : la peur, la faim, les routes encombrées, les bombardements, la solidarité et l'égoïsme, la désintégration de l'ordre social. Son parcours à travers la France en déroute est le fil conducteur du roman.
Désiré Migault
Désiré est un personnage extraordinaire — l'un des plus mémorables de toute la trilogie. C'est un mythomane génial, un imposteur compulsif qui change d'identité comme d'autres changent de chemise. Tour à tour médecin, officier, prêtre, fonctionnaire, Désiré s'invente des vies avec un aplomb et un talent de comédien qui feraient pâlir Arsène Lupin. Mais derrière la farce, il y a un homme blessé, un enfant abandonné qui s'est construit une armure de mensonges pour survivre.
Désiré incarne la comédie française au sens propre : dans un pays qui s'effondre, tout le monde joue un rôle, tout le monde ment — les politiques, les militaires, la presse. Désiré est simplement plus doué que les autres. C'est un personnage à la fois hilarant et tragique, dans la grande tradition des antihéros de la littérature française.
Le docteur et Fernand
Autour de Louise et Désiré gravitent d'autres personnages marquants : un médecin militaire confronté à l'absurdité de la guerre, et Fernand, le patron du restaurant où travaille Louise, brave homme pris dans la tourmente de l'exode avec sa femme enceinte. Chacun de ces personnages incarne une facette de la France de 1940 : l'héroïsme ordinaire, la lâcheté banale, la dignité retrouvée dans l'épreuve.
Le contexte historique : la débâcle de 1940
Lemaitre restitue la débâcle de mai-juin 1940 avec une précision documentaire et une puissance narrative qui font de ce roman l'un des meilleurs textes littéraires sur cette période.
- La drôle de guerre (septembre 1939 - mai 1940) — Huit mois d'attente où l'armée française, retranchée derrière la ligne Maginot, regarde le temps passer. Le moral se délite, l'ennui ronge les soldats, le commandement vit dans l'illusion.
- L'offensive allemande (10 mai 1940) — La Wehrmacht attaque par les Ardennes, contournant la ligne Maginot. En dix jours, les blindés de Guderian percent à Sedan et foncent vers la Manche. L'armée française, mal commandée et mal équipée, s'effondre.
- L'exode (mai-juin 1940) — 8 millions de civils fuient vers le sud dans un chaos indescriptible. Les routes sont encombrées de familles en voiture, en charrette, à pied, avec des matelas sur le toit et des enfants dans les bras. Les avions allemands mitraillent les colonnes de réfugiés. C'est la plus grande migration de l'histoire de France.
- L'armistice (22 juin 1940) — Le maréchal Pétain demande l'armistice. La France est coupée en deux. C'est la fin de la Troisième République et le début de Vichy.
Lemaitre ne se contente pas de décrire les événements : il montre comment la débâcle militaire est aussi une débâcle morale. Les mensonges de l'état-major, la propagande du gouvernement, la censure de la presse — tout un système de déni s'effondre en quelques semaines, laissant les Français face à une réalité qu'on leur avait cachée.
Le lien avec la trilogie
Pour les lecteurs des deux premiers volets, Miroir de nos peines offre des retrouvailles émouvantes. Sans spoiler les connexions précises, disons que le secret de Louise relie ce roman directement aux personnages d'Au revoir là-haut et de Couleurs de l'incendie. Des figures des tomes précédents réapparaissent — parfois de manière inattendue — et les fils narratifs tissés depuis 1918 trouvent leur dénouement.
La trilogie forme un ensemble cohérent qui couvre vingt-deux ans d'histoire française (1918-1940) à travers le destin de quelques familles. C'est un projet romanesque d'une ambition considérable — la fresque sociale à la française, dans la tradition de Zola et de Balzac, mais avec le rythme d'un page-turner contemporain.
Cela dit, Miroir de nos peines peut se lire de manière indépendante. L'intrigue est autonome, les personnages principaux sont nouveaux, et le contexte historique se suffit à lui-même. Vous perdrez quelques clins d'œil et la satisfaction de voir se boucler une boucle narrative de trois tomes, mais le roman tient parfaitement tout seul.
Le style : Lemaitre le conteur
Pierre Lemaitre est avant tout un raconteur d'histoires. Son écriture est fluide, rythmée, portée par un sens du rebondissement hérité du roman-feuilleton du XIXe siècle et du thriller contemporain. Chaque chapitre se termine sur une tension ou une révélation. L'alternance entre les personnages crée un effet de montage cinématographique qui maintient le lecteur en haleine.
Mais Lemaitre n'est pas qu'un mécanicien de l'intrigue. Il a un sens du personnage remarquable — ses figures secondaires sont aussi vivantes que ses protagonistes — et un humour noir dévastateur, particulièrement dans les passages consacrés à Désiré. Le roman fait rire autant qu'il émeut, ce qui est un tour de force vu la gravité du sujet.
On lui reproche parfois un style trop efficace, trop « commercial », manquant de la profondeur stylistique des grandes plumes littéraires. C'est un débat récurrent autour de Lemaitre, mais qui ne tient pas compte de ce qui fait la valeur de son écriture : la précision narrative, le sens du détail historique et la capacité à rendre vivante une époque révolue.
Avis critique : que vaut le roman ?
Les points forts :
- La reconstitution de l'exode de 1940 est magistrale — à la fois documentée, vivante et émotionnellement puissante. C'est peut-être la meilleure restitution littéraire de cet épisode depuis Suite française d'Irène Némirovsky.
- Le personnage de Désiré est inoubliable — drôle, pathétique, inventif, il illumine chaque page où il apparaît.
- La conclusion de la trilogie est satisfaisante : les fils narratifs se rejoignent avec élégance, sans forcer le trait.
- Le rythme est impeccable : 540 pages qui se lisent comme un thriller.
Les réserves :
- Certains lecteurs trouvent que ce troisième tome est légèrement en dessous d'Au revoir là-haut, qui reste le sommet de la trilogie.
- Le secret de Louise, bien que central, est jugé par certains comme un ressort romanesque un peu mécanique.
- Les personnages féminins, bien que mieux écrits que dans les tomes précédents, restent selon certains critiques en retrait par rapport aux personnages masculins.
Fiche pratique
- Titre : Miroir de nos peines
- Auteur : Pierre Lemaitre
- Éditeur : Albin Michel (janvier 2020), Le Livre de Poche (2021)
- Pages : 540 pages (grand format), 624 pages (poche)
- Prix : ~9 € (poche), ~23 € (grand format)
- Genre : roman historique
- Trilogie : Au revoir là-haut (Goncourt 2013) → Couleurs de l'incendie (2018) → Miroir de nos peines (2020)
- Ordre de lecture recommandé : dans l'ordre, mais chaque tome peut se lire indépendamment
« Pierre Lemaitre achève sa trilogie avec la maestria d'un romancier au sommet de son art. Miroir de nos peines est un roman sur l'effondrement d'un pays — et sur la dignité de ceux qui refusent de s'effondrer avec lui. »