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Les librairies déclarées « essentielles » : une victoire historique

Librairies commerces essentiels Covid 2021

« Le livre est essentiel » : quand la France l'a reconnu officiellement

Le 28 octobre 2020, la France entre dans son deuxième confinement. Comme au printemps, les librairies sont contraintes de fermer leurs portes. Mais cette fois, le monde du livre se mobilise massivement — et obtient une victoire historique en seulement quatre jours, un record dans l'histoire de la politique culturelle française.

Rappel : le traumatisme du premier confinement

Pour comprendre l'intensité de la mobilisation d'octobre 2020, il faut revenir au premier confinement (17 mars – 11 mai 2020). Pendant 55 jours, les 3 300 librairies indépendantes de France sont fermées. Les ventes de livres chutent de 40 % sur la période. Certaines librairies perdent jusqu'à 80 % de leur chiffre d'affaires mensuel. Le click & collect n'est pas encore autorisé, et les libraires assistent, impuissants, à l'explosion des commandes sur Amazon.

Selon le Syndicat de la Librairie Française (SLF), le premier confinement a coûté 200 millions d'euros au réseau des librairies. Des aides d'urgence sont mises en place (fonds de solidarité, prêts garantis par l'État, chômage partiel), mais elles ne suffisent pas à compenser les pertes. Plusieurs librairies de quartier ferment définitivement.

La chronologie d'une victoire éclair

  • 28 octobre 2020 : Le Premier ministre Jean Castex annonce le 2e confinement national. Les librairies figurent sur la liste des commerces contraints de fermer, au même titre que les magasins de vêtements ou de jouets.
  • 29-30 octobre : Réaction immédiate et massive. Le hashtag #JeSoutiensLesLibraires devient numéro 1 sur Twitter France. Plusieurs pétitions circulent et recueillent plus de 200 000 signatures en 48 heures. Des auteurs majeurs (Leïla Slimani, Sylvain Tesson, Erik Orsenna) prennent la parole. Éric-Emmanuel Schmitt publie une tribune dans Le Figaro.
  • 30 octobre : Le SLF et le Syndicat national de l'édition (SNE) adressent un courrier conjoint au président de la République.
  • 31 octobre : Emmanuel Macron reçoit les représentants du monde du livre à l'Élysée. La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, est présente.
  • 1er novembre : Le décret est modifié : les librairies sont ajoutées à la liste des commerces essentiels autorisés à ouvrir pendant le confinement.

Pourquoi c'est une victoire historique

Pour la première fois depuis la loi Lang de 1981 sur le prix unique du livre, l'État français reconnaît officiellement que le livre n'est pas un commerce comme les autres. Cette décision s'inscrit dans la tradition française de l'exception culturelle, un principe selon lequel les biens culturels ne peuvent être traités comme de simples marchandises.

La loi Lang, adoptée le 10 août 1981 sous le gouvernement Mauroy, imposait un prix unique du livre fixé par l'éditeur (avec une remise maximale de 5 %). Elle avait sauvé les librairies indépendantes de la concurrence par les prix des grandes surfaces. Quarante ans plus tard, la reconnaissance du livre comme « bien essentiel » est un prolongement logique de cette philosophie.

Cette décision crée aussi un précédent juridique. Elle signifie que, dans toute crise future, les librairies auront un argument solide pour exiger de rester ouvertes.

Les conséquences concrètes en 2021

  • Les librairies restent ouvertes pendant le 3e confinement (3 avril – 3 mai 2021), contrairement aux autres commerces non alimentaires. Les grandes surfaces, elles, sont contraintes de fermer leurs rayons livres — une mesure réclamée de longue date par les libraires indépendants.
  • Le click & collect se développe massivement. Le site librairiesindependantes.com, créé pendant le premier confinement par le SLF, enregistre une hausse de 300 % de son trafic. De nombreuses librairies créent leur propre site de vente en ligne.
  • Les ventes en librairie rebondissent : +18 % en 2021 par rapport à 2020, selon GfK. Le chiffre d'affaires des librairies indépendantes dépasse les niveaux de 2019.
  • Les aides de l'État : le Centre national du livre (CNL) distribue 30 millions d'euros de soutien direct aux librairies. Le plan de relance gouvernemental prévoit 53 millions supplémentaires pour la filière du livre.
  • Le Pass Culture, lancé en mai 2021 pour tous les jeunes de 18 ans (300 € de crédit), bénéficie largement aux librairies : le livre est le premier poste de dépense des bénéficiaires.

Le paradoxe Covid : une crise qui renforce le livre

Paradoxalement, la crise sanitaire a renforcé le secteur du livre en France :

  • Les Français ont redécouvert la lecture pendant les confinements. Selon un sondage CNL/Ipsos de mars 2021, 86 % des Français se déclarent lecteurs, un taux en hausse de 4 points par rapport à 2019.
  • Les librairies indépendantes ont gagné des parts de marché face à Amazon, passant de 39 % à 42 % des ventes en valeur, grâce à la solidarité des lecteurs et aux campagnes comme #AchezChezVotreLibraire.
  • Le marché du livre en 2021 atteint 4,4 milliards d'euros, dépassant largement les niveaux de 2019 (pré-Covid) et établissant un record historique.
  • Le nombre de librairies indépendantes se stabilise autour de 3 300, mettant fin à une décennie de déclin lent.

Et après ? Les défis qui restent

Malgré cette victoire, les librairies font face à des défis structurels persistants :

  • La hausse des loyers en centre-ville, qui menace les librairies des grandes métropoles.
  • La concurrence d'Amazon, qui reste le premier vendeur de livres en France avec environ 20 % de parts de marché.
  • La pénurie de papier, apparue fin 2021, qui entraîne des retards de production et une hausse des coûts d'impression de 15 à 30 %.
  • Le recrutement : les salaires en librairie restent bas (souvent au SMIC pour les vendeurs), rendant l'attractivité du métier fragile.

« Le livre n'est pas un produit comme les autres. Une librairie n'est pas un magasin comme les autres. La France l'a enfin compris. » — SLF (Syndicat de la Librairie Française)