L'art invisible de la mise en page
La mise en page d'un livre est un art invisible : quand elle est bien faite, le lecteur ne la remarque pas — il est entièrement absorbé par le texte. Quand elle est ratée, le livre paraît « amateur » et la lecture devient inconfortable, voire pénible. La mise en page (ou « maquette intérieure ») est ce qui distingue un livre professionnel d'un document Word imprimé. Elle englobe le choix de la typographie, la gestion des marges, l'interlignage, la pagination et bien d'autres détails techniques qui, ensemble, créent le confort de lecture. Voici les règles essentielles pour une maquette professionnelle.
Le format du livre
Le format (les dimensions du livre) est la première décision à prendre. Il dépend du genre et du public visé :
- Roman standard : 14 × 20,5 cm — le format le plus courant en France pour la littérature générale (collection Blanche de Gallimard, Grasset, Stock). Ce format tient bien en main et se glisse facilement dans un sac.
- Format « demi-grand » : 13 × 20 cm — légèrement plus étroit, utilisé par certains éditeurs (Actes Sud, Minuit).
- Poche : 10,8 × 17,8 cm — le format des collections de poche (Folio, Livre de Poche, Points, Pocket). Plus petit, plus léger, plus économique.
- Grand format : 15,5 × 24 cm — pour les essais, les beaux livres, les livres illustrés. Donne une impression de sérieux et de prestige.
- Format carré ou atypique : réservé aux livres d'art, aux albums jeunesse ou aux ouvrages créatifs. Attention : les formats non standard coûtent plus cher à l'impression.
La typographie : le cœur de la mise en page
Le choix de la police de caractères est déterminant pour le confort de lecture et l'identité visuelle du livre :
- Police du corps de texte : Choisissez une police serif (avec empattements) pour le texte courant : Garamond (la plus utilisée dans l'édition française), Palatino, Caslon, Baskerville ou Minion Pro. Les polices serif guident l'œil le long de la ligne et améliorent la lisibilité. Évitez absolument Times New Roman (trop « bureautique » et connotée « document Word ») et les polices sans-serif (Arial, Helvetica) pour le corps du texte — elles sont réservées aux titres et aux couvertures.
- Taille du corps : 10 à 12 points. Le standard pour un roman est 11 pt en Garamond. Pour un livre de poche, on descend à 9-10 pt. Pour un livre jeunesse ou un ouvrage destiné aux seniors, on monte à 12-14 pt.
- Interlignage : 120 à 145 % de la taille de police (ex : corps 11 pt → interlignage 13 à 16 pt). Un interlignage trop serré fatigue l'œil ; trop large gaspille du papier et donne un aspect « aéré » artificiel.
- Justification : Le texte est justifié (aligné à gauche ET à droite). C'est le standard absolu du livre imprimé en France. La justification doit être accompagnée d'une bonne gestion des césures (coupure des mots en fin de ligne) pour éviter les « rivières » (espaces blancs verticaux disgracieux).
- Alinéa : Chaque nouveau paragraphe commence par un retrait de première ligne (alinéa) de 3 à 5 mm. Le premier paragraphe après un titre ne prend pas d'alinéa.
Les marges : l'espace qui respire
Les marges ne sont pas du gaspillage : elles sont essentielles au confort de lecture et à l'esthétique du livre. Voici les valeurs recommandées pour un format 14 × 20,5 cm :
- Marge intérieure (petit fond) : 15-20 mm — plus large que les autres pour compenser la reliure et permettre au livre de s'ouvrir confortablement.
- Marge extérieure (grand fond) : 20-25 mm — c'est là que le pouce du lecteur se pose.
- Marge de tête : 15-20 mm — l'espace au-dessus du texte.
- Marge de pied : 25-30 mm — toujours plus grande que la marge de tête. C'est une règle typographique classique qui donne une impression d'équilibre visuel (le bloc de texte semble légèrement remonté sur la page).
La zone de texte (l'espace entre les marges) ne doit pas dépasser 65 à 75 caractères par ligne en moyenne. Au-delà, l'œil se perd en revenant en début de ligne. En deçà, la lecture est saccadée.
La pagination et les éléments de structure
- Les pages impaires sont toujours à droite (recto), les paires à gauche (verso). C'est une convention universelle.
- Chaque nouveau chapitre commence en page impaire (belle page). Si le chapitre précédent se termine sur une page impaire, la page paire suivante reste blanche.
- La numérotation commence à la première page de texte (pas à la couverture ni aux pages de titre).
- Les pages de titre, de copyright, de dédicace et d'épigraphe ne sont pas numérotées (mais elles comptent dans le décompte des pages).
- Le titre courant (header) — nom de l'auteur à gauche, titre du livre ou du chapitre à droite — est un élément classique de la maquette professionnelle.
- Le folio (numéro de page) est généralement placé en bas de page, centré ou en marge extérieure.
Les pages liminaires
L'ordre des pages liminaires (avant le texte) suit une convention établie :
- Faux-titre — page avec uniquement le titre du livre, sans nom d'auteur.
- Page de titre — titre complet, nom de l'auteur, logo de l'éditeur.
- Page de copyright — mentions légales, ISBN, dépôt légal, crédit de couverture.
- Dédicace (optionnelle) — toujours en belle page (page impaire).
- Épigraphe (optionnelle) — citation en exergue.
Les logiciels de mise en page
- Adobe InDesign — Le standard professionnel absolu, utilisé par 95 % des maquettistes. Puissant, précis, avec une gestion typographique incomparable. Inconvénient : coûteux (abonnement Adobe Creative Cloud, ~24 €/mois) et complexe à prendre en main.
- Affinity Publisher — La meilleure alternative à InDesign, en achat unique (~70 €). Interface moderne, fonctionnalités complètes pour la mise en page de livres. Excellent rapport qualité/prix pour les auteurs auto-édités.
- Scribus — Gratuit et open source. Fonctionnel pour la mise en page de livres simples, mais moins intuitif et moins puissant qu'InDesign ou Affinity.
- Microsoft Word — Possible pour un premier livre simple (roman sans illustrations), mais très limité pour une mise en page véritablement professionnelle. La gestion des césures, des veuves et orphelines et des pages recto/verso est rudimentaire.
- LaTeX — Système de composition typographique puissant, utilisé dans le monde académique. Produit une typographie d'une qualité exceptionnelle, mais la courbe d'apprentissage est vertigineuse.
Les erreurs les plus fréquentes
Voici les défauts les plus courants dans les livres auto-édités ou mal maquettés :
- Les veuves et les orphelines : une ligne seule en haut (veuve) ou en bas (orpheline) d'une page. À éliminer systématiquement.
- Les rivières : des espaces blancs verticaux qui se forment dans le texte justifié, surtout avec des colonnes étroites.
- Les marges trop étroites : le texte « colle » à la reliure ou au bord de la page. Inconfortable et amateur.
- Le texte non justifié : un texte aligné à gauche dans un roman donne un aspect « document de travail ».
« La mise en page est au livre ce que l'architecture est à la maison : on ne la voit pas, mais on la sent. Un bon maquettiste est un artisan invisible dont le travail sublime le texte. »