Un trésor littéraire exhumé après plus d'un siècle
Au printemps 2021, les éditions Gallimard publient un événement littéraire majeur : Les Soixante-quinze Feuillets et autres manuscrits inédits de Marcel Proust, dans une édition établie et annotée par Nathalie Mauriac Dyer, directrice de recherche au CNRS et spécialiste mondiale de l'œuvre proustienne. Ces soixante-quinze pages manuscrites, rédigées entre 1907 et 1908, constituent la plus ancienne ébauche connue de ce qui deviendra À la recherche du temps perdu, chef-d'œuvre absolu de la littérature française du XXe siècle.
La publication a fait l'effet d'une bombe dans le monde des lettres. On croyait tout connaître des manuscrits de Proust — ses cahiers, ses paperoles, ses épreuves corrigées — et voilà que surgissaient des pages inconnues, écrites à un moment charnière de sa vie créatrice, quand l'auteur hésite encore entre l'essai critique et le roman. Pour les maisons d'édition du monde entier, cette publication est un rappel spectaculaire que les archives littéraires recèlent toujours des surprises.
La découverte : les archives secrètes de Bernard de Fallois
Bernard de Fallois (1926-2018), éditeur, critique littéraire et fondateur des Éditions de Fallois, fut le premier à étudier les manuscrits de Proust dans les années 1950. C'est lui qui publia Contre Sainte-Beuve (1954) et Jean Santeuil (1952) à partir des papiers inédits. Mais Fallois avait gardé un secret considérable : il détenait chez lui ces soixante-quinze feuillets depuis des décennies, sans jamais les publier ni en révéler l'existence publiquement.
À sa mort en janvier 2018, ses héritiers découvrent ces pages parmi ses archives personnelles. Confiées à la Bibliothèque nationale de France, elles sont examinées par Nathalie Mauriac Dyer, qui confirme leur authenticité et leur importance capitale. Trois années de travail éditorial minutieux seront nécessaires pour produire l'édition scientifique publiée par Gallimard dans la prestigieuse collection « Les Cahiers de la NRF ».
La question qui a fasciné les proustiens du monde entier demeure : pourquoi Fallois a-t-il gardé ces pages secrètes pendant plus de soixante ans ? Plusieurs hypothèses circulent — projet éditorial jamais abouti, désir de protection, rivalité universitaire — mais la réponse reste incertaine. Ce mystère ajoute une couche supplémentaire de fascination à une découverte déjà extraordinaire.
Ce que racontent les Soixante-quinze Feuillets
Ces pages ne forment pas un récit linéaire achevé. Elles se présentent comme une série de séquences narratives, parfois fragmentaires, qui préfigurent les grands thèmes de la Recherche avec une intensité saisissante. On y retrouve, sous une forme embryonnaire mais déjà puissante :
- Le drame du coucher : la scène fondatrice de Du côté de chez Swann — l'enfant qui attend le baiser de sa mère avant de dormir — est déjà présente, dans une version plus brute et plus directement autobiographique que dans le roman final. L'angoisse du narrateur y est palpable, presque physique.
- Les promenades : les deux directions de promenade qui deviendront « le côté de chez Swann » et « le côté de Guermantes » apparaissent sous des noms différents, mais la structure dualiste qui organise tout le premier tome est déjà en place.
- La grand-mère : le personnage de la grand-mère, qui jouera un rôle central et bouleversant dans la Recherche, est esquissé avec une tendresse et une précision qui annoncent les pages les plus émouvantes de l'œuvre finale.
- La nature : les descriptions d'aubépines, de lilas et de jardins qui feront la gloire du style proustien sont déjà présentes, dans un registre plus simple mais non moins sensible.
La genèse de la Recherche : de l'esquisse à la cathédrale
Les Soixante-quinze Feuillets s'inscrivent dans un parcours créatif que les spécialistes reconstituent ainsi : d'abord Jean Santeuil (1895-1899), roman autobiographique abandonné ; puis les Soixante-quinze Feuillets (1907-1908) ; ensuite Contre Sainte-Beuve (1908-1909), essai critique qui se transforme progressivement en fiction ; et enfin, à partir de 1909, la rédaction de la Recherche proprement dite, qui occupera Proust jusqu'à sa mort en 1922.
Ce que révèlent ces feuillets, c'est le moment exact où Proust bascule de l'essai vers le roman. On voit un écrivain qui cherche sa forme, qui hésite, qui tâtonne — mais dont la voix est déjà reconnaissable entre toutes. Le mécanisme de la mémoire involontaire, pierre angulaire de toute la Recherche, est déjà à l'œuvre dans ces pages, même si l'épisode célèbre de la madeleine n'apparaît pas encore sous cette forme.
Un style plus direct, plus brut
L'une des surprises majeures de ces feuillets est leur style. Les lecteurs habitués aux longues phrases sinueuses de la Recherche — ces périodes qui peuvent s'étendre sur une page entière — découvrent ici un Proust plus concis, plus direct, plus nerveux. Les phrases sont plus courtes, le rythme plus vif. Comme si l'écrivain n'avait pas encore développé cette architecture syntaxique complexe qui deviendra sa signature.
Nathalie Mauriac Dyer note dans son introduction que ces pages sont « plus proches du journal intime que du roman ». L'émotion y est plus immédiate, moins filtrée par le travail littéraire. On touche à quelque chose de plus vulnérable, de plus proche de l'homme Marcel Proust derrière l'œuvre monumentale.
Les grands thèmes proustiens déjà en germe
Malgré leur caractère fragmentaire, les feuillets contiennent déjà les piliers thématiques de la Recherche :
- Le temps : l'obsession du temps qui passe, la tentative désespérée de le ressaisir par l'écriture et la mémoire.
- La mémoire : la distinction entre mémoire volontaire (inefficace, superficielle) et mémoire involontaire (révélatrice, totale), qui structure l'ensemble de l'œuvre.
- L'amour et la jalousie : des esquisses de ce qui deviendra la passion destructrice de Swann pour Odette de Crécy.
- L'art et la vocation : la question de la création artistique comme seule rédemption possible du temps perdu.
Pourquoi lire les Soixante-quinze Feuillets aujourd'hui
Pour les passionnés de Proust, ces feuillets constituent un complément indispensable à la Recherche. Ils offrent un regard unique sur le processus créatif de l'un des plus grands écrivains de l'histoire littéraire, et permettent de mesurer le chemin parcouru entre cette ébauche et le monument final de 3 000 pages et sept tomes. Voir Proust chercher sa voix rend l'œuvre achevée encore plus impressionnante.
Pour ceux qui n'ont jamais lu Proust, les Soixante-quinze Feuillets peuvent paradoxalement servir de porte d'entrée. Plus courts, plus accessibles stylistiquement, plus concentrés émotionnellement, ils donnent un avant-goût de l'univers proustien sans exiger l'investissement considérable que représente la lecture intégrale de la Recherche. L'édition Gallimard, enrichie de notes claires et d'une introduction lumineuse, rend le texte accessible même aux néophytes.
Enfin, cette publication pose des questions fascinantes sur les archives littéraires, l'éthique éditoriale et le rapport entre les intentions d'un auteur et la publication posthume. Proust aurait-il voulu que ces pages soient lues ? La question reste ouverte et enrichit notre compréhension de ce que signifie « l'œuvre » d'un écrivain — un débat qui concerne toutes les maisons d'édition détentrices de fonds littéraires inédits.
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » La phrase la plus célèbre de la littérature française trouve dans les Soixante-quinze Feuillets sa préhistoire : un enfant qui attend sa mère, une angoisse nocturne, et déjà toute la Recherche en germe. Ces feuillets sont la preuve que les chefs-d'œuvre ne naissent pas achevés — ils se cherchent, ils tâtonnent, et c'est précisément ce tâtonnement qui les rend humains.