Présentation de l'œuvre
Les Soixante-Quinze Feuillets constituent le premier état connu d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Rédigés vraisemblablement en 1908, ces feuillets forment la matrice à partir de laquelle l'écrivain a fait lever, au fil des années, la cathédrale romanesque de la Recherche. Longtemps considérés comme perdus, ils ont été publiés pour la première fois en 2021 chez Gallimard, dans une édition établie et annotée par Nathalie Mauriac Dyer, arrière-petite-nièce de l'écrivain et spécialiste de son œuvre.
Le document tire son nom du nombre de grandes feuilles de papier sur lesquelles Proust a couché ces pages. On y reconnaît déjà, sous des noms parfois différents, plusieurs des scènes fondatrices qui irrigueront l'ensemble du cycle : le drame du coucher, les promenades de Combray, le séjour au bord de la mer, les figures de la mère et de la grand-mère, ou encore la rêverie vénitienne.
Le contexte de la découverte
L'histoire de ces feuillets est en elle-même un roman. Dans la préface qu'il donne au Contre Sainte-Beuve en 1954, l'éditeur Bernard de Fallois mentionne l'existence de « soixante-quinze feuillets » autobiographiques dont il avait eu connaissance. Faute de les voir publiés, les chercheurs les ont longtemps tenus pour disparus, presque légendaires.
Ce n'est qu'après la mort de Bernard de Fallois, en 2018, que les manuscrits ont été retrouvés parmi ses archives personnelles. Confiés à Gallimard, ils ont fait l'objet d'un minutieux travail d'établissement du texte et d'annotation avant leur parution en 2021, accompagnée d'un riche appareil critique qui éclaire la genèse de la Recherche.
Résumé : que contiennent les feuillets ?
Il ne s'agit pas d'un roman achevé mais d'un ensemble de fragments autobiographiques, encore proches du « je » de Proust lui-même, organisés autour de quelques grands noyaux thématiques qui annoncent directement la Recherche.
Le drame du coucher. On retrouve déjà la scène centrale de l'angoisse de l'enfant attendant le baiser de sa mère le soir, et la souffrance que provoque la présence d'un invité retenant la mère au salon. Cette scène matricielle, qui ouvrira Du côté de chez Swann, est ici à l'état presque brut, encore très autobiographique.
Les deux côtés et les villégiatures. Les promenades familiales, l'opposition de deux directions de promenade et de deux mondes — qui deviendront le « côté de chez Swann » et le « côté de Guermantes » — sont esquissées. Le bord de mer normand, futur Balbec, et la campagne familiale, future Combray, y apparaissent sous d'autres noms.
Les figures familiales. La mère, la grand-mère, le grand-père et les personnages inspirés de l'entourage de Proust occupent une place centrale. La grand-mère, en particulier, possède déjà cette tendresse et cette présence qui marqueront le lecteur de la Recherche.
Venise et le désir de partir. La rêverie autour de Venise, le désir du voyage et la déception ou l'empêchement qui l'accompagnent figurent dans ces pages, préfigurant tout un pan du cycle.
Les jeunes filles et le désir. On devine enfin les premières silhouettes de jeunes filles et l'éveil du sentiment amoureux, motifs qui s'épanouiront notamment dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
Analyse : une matrice de la Recherche
Du « je » autobiographique au roman
L'intérêt majeur des Soixante-Quinze Feuillets tient à ce qu'ils montrent Proust en amont de la fiction. Le matériau est encore très proche de la vie de l'écrivain ; les noms réels n'ont pas tous été masqués. On assiste, en quelque sorte, au moment où l'autobiographie commence à se transmuer en œuvre romanesque — le grand chantier qui occupera Proust jusqu'à sa mort en 1922.
Le chaînon manquant de la genèse
Entre les essais du Contre Sainte-Beuve et la rédaction de la Recherche, ces feuillets constituent un chaînon longtemps manquant. Ils permettent de mieux comprendre comment les souvenirs d'enfance, d'abord consignés de façon presque documentaire, ont été progressivement déplacés, recomposés et approfondis pour devenir la trame d'un des plus grands romans du XXe siècle.
Une leçon sur le travail de l'écrivain
Pour tout auteur, ces pages offrent une leçon précieuse : un chef-d'œuvre ne surgit pas tout armé. Il naît de notes, de fragments, de tâtonnements, de reprises patientes. Les Soixante-Quinze Feuillets rappellent que l'écriture est d'abord un long travail de réécriture.
Notre avis
Plus qu'un livre à lire comme un roman, Les Soixante-Quinze Feuillets sont un document littéraire exceptionnel, à la fois émouvant et passionnant pour qui aime Proust. On y entend la voix de l'écrivain avant l'œuvre, dans l'atelier où tout se prépare. L'édition de Nathalie Mauriac Dyer, claire et savante sans être austère, en fait une porte d'entrée idéale vers la genèse de la Recherche.
Les lecteurs qui découvrent Proust auront sans doute intérêt à commencer par Du côté de chez Swann ; mais les amateurs et les passionnés trouveront ici un trésor : la possibilité rare de voir naître, sous leurs yeux, l'un des plus grands romans de la littérature mondiale.
Note : 5/5 — Un document inestimable pour comprendre la naissance d'À la recherche du temps perdu.